Les Baléares ont été occupées par différents pays au fil des siècles, mais depuis 1802, elles appartiennent à l'Espagne. Pourtant, lorsque l'on étudie les immigrations en Algérie, on dissocie l'espagnole et la mahonnaise.
Relation entre Mahon et la conquête de l'Algérie
Mahon est un port naturel au fond d'un goulet qui se termine par un large estuaire. C'est donc un lieu de refuge sûr en cas de tempête. En outre, il est situé à égale distance de Toulon d'où partent les vaisseaux français pour la conquête de l'Algérie, et Alger. Les Français y ont créé une base d'intendance ainsi qu'un hôpital.
Les causes de l'émigration
La principale cause en est la misère. Elle est la grande responsable de ces départs. Le Minorquin a faim : terre aride, sécheresses prolongées qui engendrent la perte des récoltes et la mortalité du bétail, pénurie de blé depuis l'interdiction de son commerce en 1820, explosion démographique. À cette raison primordiale s'ajoutent la peur du tirage au sort pour le service militaire, les Minorquins y sont hostiles. S'ensuit une émigration spontanée vers cette Algérie proche, riche en terres de cultures et en emplois, notamment dans le bâtiment et l’agriculture.
Certains ne viennent que pour quelques mois ou années puis retournent sur leur île, mais la plupart s'installent définitivement et dès 1833, ils sont déjà plus nombreux que les Maltais et les Italiens. En 1834, Alger possède sa rue de Mahon.
Organisation de l'immigration mahonnaise
Les Minorquins (en fait les habitants des îles Baléares) font partie des tous premiers étrangers à venir en Algérie sur les traces de l'armée française. C’est un exode en général familial, certaines familles arrivant sur leurs propres barques de pêche. Une fois en place, ils ont tendance à se regrouper. Ils s'installent plutôt dans la région algéroise. C'est une immigration libre.
Dès septembre 1830, le général Clauzel, en fervent partisan, tente d’organiser la colonisation en promettant le voyage gratuit sur les bateaux français à des hommes et à des femmes honorables, désireux de travailler en Algérie. Mais son projet n'aboutit pas. Il est remplacé par Berthezène, nouveau Gouverneur Général, lui-même, hostile à la colonisation.
Au nouveau changement de gouvernement, en 1834, le Comte d’Erlon, nommé Gouverneur Général de l’Algérie, prend, par décret, des mesures strictes tant il est vrai, qu'avec une immigration anarchique, toutes sortes d'individus débarquent en Algérie, sans ressources, sans professions, sans emplois, cela provoque de nombreux troubles : vols, assassinats, etc... (2)
Clauzel, devenu Maréchal, est nommé Gouverneur Général de l’Algérie et souhaite une politique de colonisation. En 1836, V. de Zugasti, agent consulaire d'Espagne, écrit au sous-secrétariat d'Etat :
En 1832, alors qu’il allait en Egypte, le baron de Vialar fait escale à Alger. Séduit par cette terre il décide de s’y installer. En 1835, il est chargé par la Société Coloniale de se rendre à Paris pour y défendre la colonisation. Pris dans une tempête, son bateau fait escale à Mahon où il rencontre Don Costa, secrétaire à la police du Gouverneur de l'île. Ensemble, ils décident d'organiser l'immigration : Don Costa recrute les familles, s'assure que le gouvernement espagnol ne fait pas obstacle tandis que le Baron de Vialar s'occupe du transport et du travail. Le mouvement migratoire s'accélère donc.
Ralentissement de l'immigration
À partir de 1840, avec la nomination au poste de Gouverneur Général de l'Algérie du Général Bugeaud, la colonisation prend une autre tournure. Il réalise que la colonisation par les militaires est un échec, selon G.Tudury, En 1851, il est décidé que : En 1858, les dispositions deviennent encore plus strictes.
Parallélement, une industrie de la chaussure est fondée à Minorque, créant des emplois. L'émigration des mahonnais cesse alors pratiquement. Mais à cette époque déjà, vivent en Algérie plus de 20.000 personnes d'origine minorquine.
Un village typiquement mahonnais : Fort de l'Eau
Les Turcs installés au Maghreb construisent entre 1556 et 1582 un fort sur un rocher au bord de la mer à 17 kms à l'est d'Alger dans le but de protéger la baie d'Alger. Ils l'appellent Bordj el Kiffan, le " fort des coteaux ". Dès le début de la conquête française, les militaires l'occupent et l'appellent " Fort de l'Eau ". En 1847, le Baron de Vialar, reconnaissant la capacité des travailleurs minorquins, écrit au Ministère de la guerre pour demander la fondation d'un petit centre de population à Fort de l'Eau, près du fort, dans le quartier de La Rassauta. Le but serait d'en faire un village agricole. Cette demande est refusée, car ces colons ne sont pas de nationalité française et que d'autres difficultés, notamment financières, existent. Devant leur insistance, soutenue par le Dr. Jaume Moll, l'autorisation est obtenue en 1849 et le 11 Janvier 1850 Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret de création de "Fort de l'Eau" qui devient commune de plein exercice par le décret de Juin 1881.
Cinq cents hectares sont attribués. 45 familles s'y installent avec des titres de concessions, dont les lots sont attribués dès 1849, soit 230 habitants officiellement, 250 à 300 officieusement. Lors d'une deuxième distribution par tirage au sort, ils reçoivent en moyenne six ares constructibles, vingt pour le jardin potager, deux terrains de culture de deux et six hectares, plus quarante cinq hectares communaux. Ils ont un délai de trois mois pour prendre possession de la propriété, six mois pour construire leur maison et deux ans pour préparer leurs terres cultivables et planter 25 arbres fruitiers ou forestiers. Ensuite l'exploitant obtient la propriété des biens immobiliers.
En raison de l'insécurité, ils se regroupent pour construire et défricher. Très vite toute la région est cultivée et Fort de l'Eau devient un village très prospère, ce qui amène l'expansion tout le long du littoral. Les produits maraîchers de Fort de l'Eau alimentent Alger et sont même exportés en métropole.
En 1884 Fort de l'Eau possède déjà une école, une église ; on y trouve aussi un poste de douaniers, mais ne sont Français dans ce village que le maire, les régisseurs et le maître d'école.
Dans les années 1890, un journaliste, E. Mallebay, suggère à la municipalité de créer une station balnéaire qui accueillerait les Algérois. La municipalité offre alors des terrains à bâtir et, en 3 ans, sont construits un casino, un hôtel de luxe, ainsi que de belles villas face à la mer.
En 1908 Fort de l'Eau est classé station estivale. Développement des villages et du paysage maraîcher dans la région d'Alger
La majorité des Minorquins ont une vocation agricole. Au début, ils vont travailler dans des propriétés appartenant à des citoyens français. Ils économisent pour acheter leurs propres terres, souvent arides, qu'il faut, au prix de gros efforts, défricher, en assécher les marais et en même temps se protéger des attaques des tribus arabes. Ils créent des puits, des norias, des haies de roseaux si caractéristiques de leurs campagnes. Ceux de Fort de l'Eau créent même la route qui les relie à Maison-Carrée, marché agricole et de bestiaux. Très vite ils développent la culture maraîchère, plantent des arbres fruitiers puis de la vigne. Ils envoient leurs légumes à Alger, et, lorsque les moyens de communication entre l'Algérie et la métropole deviennent plus réguliers et plus rapides, ils développent les primeurs.
Voici un extrait de ce qu'écrivait au sujet des Mahonnais le Baron de Vialar lors de sa demande au ministre pour la création de Fort de l'eau : Plus tard, quand le gouvernement français réservera les concessions de terres à ses seuls ressortissants, les grands propriétaires terriens rechercheront de préférence les colons mahonnais à qui ils louaient une partie de leurs terres pour 15 ans avec option d'achat.
Cependant les Minorquins ne sont pas tous agriculteurs. Dans beaucoup de villages et à Alger, on trouve de nombreux commerçants. Rien qu'à Alger, on en dénombre 3.000 en 1888.
Style de vie des Mahonnais
Dans ses souvenirs sur les Mahonnais de Fort de l'Eau, Lucienne Pons cite souvent le père Roger Duvollet, Père Blanc de Maison-Carrée, qui a écrit 24 volumes sur les régions et les communautés d'Afrique du Nord :
Les Mahonnaises sont également de fines brodeuses, de bonnes cuisinières et de bonnes pâtissières, elles pétrissent leur pain qu'elles font cuire dans des fours traditionnels installés dans le jardin de chaque maison. Ils forment un groupe ethnique fermé qui maintient de bonnes relations avec les Français des alentours parce que ce sont des relations indispensables. Sinon, ils font tout par eux-mêmes, n'ont recours qu'aux autres Minorquins, et aident les nouveaux immigrants pour leur permettre l'accession à la propriété. Dans les villes, ils ont leurs propres représentants pour leurs affaires et peu de contact avec les commerçants français. Économes, ils ont la réputation d'être « un peu près de leurs sous », ce qui leur permet peut-être une ascension plus rapide. Quelques références bibliographiques apportent un utile éclairage complémentaire à cette présentation. (1) Ces annales relatent, jour après jour, la participation de Mahon (et surtout de son port et de son hinterland) à l’entreprise de conquête de l’Algérie. Toutes les escales des navires français y sont détaillées avec leur chargement, les conditions de traversée, leur finalité. - le 8 mai (1830) : arrive au port le Surintendant Vicomte de Limoges de Saint Just, général français, venu pour organiser les hôpitaux militaires.
- le 18, sont arrivés une corvette de guerre française et des bateaux de transport conduisant les médecins praticiens, chirurgiens et pharmaciens, au nombre de 99 destinés à accompagner l’expédition. Les accompagnent deux cents hommes de troupe en deux compagnies devant assurer la garde des dits hôpitaux.
- le 28, on a pu apercevoir, vers 1h de l’après-midi, l’expédition française qui se dirigeait vers Alger, composée ainsi qu’on a pu l’estimer durant son passage à hauteur du port, de 13 navires de guerre ou de ligne, et de 2 vapeurs, formant la première division ; de plusieurs frégates…
Curieusement, dans cette même période de mai à décembre 1830, vont séjourner dans ce port, l’escadre hollandaise et anglo-américaine détachées en Méditerranée…en mission d’observation sans doute !
Ce travail traite d’un certain nombre d’aspects, relatant ainsi qu’entre 1829 et 1846, la ville de Mahon est passée de 17.759 à 9.957 habitants, l’île voyant la population totale diminuer de 42% !
Les raisons de ce départ en masse : une succession de sécheresses et de récoltes perdues, un partage très inégalitaire du foncier exploitable, l’interdiction d’achat à l’étranger des graines et semences, un début de famine, le refus d’accepter l’incorporation dans l’armée espagnole. L’émigration des habitants de Ferreries vers Alger par le port de Ciudadella de Josep Sastre y Portella et, du même auteur, l’émigration des habitants de Migjorn à Alger 1834-1849, édités par la revue municipale de ces deux villes.
Ces ouvrages fourmillent de détails et de listes nominatives et chronologiques des émigrants. Les différentes périodes et politiques de colonisation fixées par les autorités françaises sont aussi présentées.
Els menorquins d’Algéria, de Marta Marfany, publicaciones de l’Abadia de Montserrat, 2002 : Histoire d’un centre rural algérien : Fort de l’Eau, de Gilbert Bresson, préfacé par Georges Gayet ( IEP d’Alger) édité en 1957 chez Vve Bringau, Alger.
L’auteur, ingénieur agronome, ancien élève de l’école d’agriculture de Maison-Carrée, nous offre une étude très détaillée de ce village créé par des Minorquins maraîchers qui allaient apporter leur force de travail, leur farouche détermination à réussir, leurs mœurs rigoureuses dans un territoire rude et difficile à amender. Les évolutions démographiques ou des activités économiques, les espaces cultivés, les méthodes de culture, enrichissent cet ouvrage dont un condensé fut présenté au Congrès National des Sociétés Savantes organisé à Alger en 1952.
« Caseta mia per pobra que sia » de Déseado Mercadal Bagur, ediciones de S’Auba, Sant Lluis. Jour et Nuit. Les mois passent, et un beau jour, notre héros réembarque sa famille et s’écrit « ma petite maison, pour pauvre qu’elle soit ! ».
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Mis en ligne le 04 avril 2015