Réponse de
l'auteur aux critiques formulées contre son ouvrage Les calots bleus et la bataille de Paris. Une force de police auxiliaire pendant la guerre d'Algérie (1959-1962)
Le 22 novembre 2007 paraissait aux editions Michalon Les calots bleus et la bataille de Paris. Une force de police auxiliaire pendant la guerre d'Algérie (1959-1962). Ce livre se penche sur l'histoire d'une formation supplétive arabo-kabyle mise sur pied pour contrer l'action du Front de libération nationale algérien (FLN) à Paris.
La publication, pourtant saluée pour son objectivité et sa rigueur scientifique (1), fait l'objet un an après sa parution, de critiques portant essentiellement sur un prétendu manque d'objectivité dans son écriture, reléguant cette contribution, selon les termes du professeur britannique Neil Mac Master, a une " apologie " de Maurice Papon (2).
1. La " bataille de Paris " : une historiographie sous influence ? La guerre d'Algérie à Paris a pendant de longues années été placée sous les auspices d'une vive polémique autour de la personnalité du préfet de police Maurice
Papon et des événements dramatiques d'octobre 1961. Dans ce contexte, la force de police auxiliaire (FPA) a été précocement la cible de vives accusations portant essentiellement sur les violences perpétrées par ses agents dans le cadre de leur mission. Une brochure militante écrite et publiée en 1961 (et rééditée en 2000) (15),
intitulée les Harkis à Paris (16), fait état des exactions perpétrées par des policiers
auxiliaires en toute impunité à l'encontre d'Algériens (17) arrêtés arbitrairement et sans motifs.
* L'exploitation des sources orales et écrites : des divergences sur la méthode ?
Les archives de la préfecture de police se placent au centre de l'étude des aspects parisiens de la guerre d'Algérie. L'exploitation de ces archives est controversée. Sur ce point, Neil Mac Master considère cette source avec une méfiance exagérée. Dans le livre qu'il a co-ecrit avec l'universitaire Jim House, celui-ci affirme que les archives policières seraient " falsifiées " dès leur production (27).
2. Les aspects controversés de la " bataille de Paris "
Les historiens Emmanuel Blanchard et Neil Mac Master abordent la délicate question de la torture par des agents de la force de police auxiliaire, et selon eux, mon ouvrage minimiserait les violences commises sur les militants du FLN (36). Cette critique hâtive fait abstraction des problèmes disciplinaires qu'a connue la FPA, détaillés et remis dans leur contexte dans mon ouvrage sans être minorés (37).
" Le patriote algérien devra, en toutes circonstances, quand il sera présenté au juge d'instruction, dire qu'il a été battu et torturé. Il devra mentionner qu'on a fait passer du courant électrique dans son corps. Pour cela, il observera avec attention le bureau où on l'interrogera pour indiquer au juge les endroits où se trouvent les prises ; il dira qu'on a pris le courant en branchant le fil à la place de l'ampoule ; dire qu'il a été brûlé avec des cigarettes et battu avec un nerf de bœuf, sans donner trop de détails qui risqueraient de le faire se couper, il devra inlassablement répéter la même chose .. "." Pour donner de l'importance à son récit, le patriote Algérien arrêté ne devra pas hésiter à se brûler lui-même quand il sera seul et à se donner des coups contre un mur, une table ou un bat-flanc, de façon à montrer au juge les traces ". (tract du F.L.N trouvé en septembre 1959 dans les Bouches-du-Rhône). NDLR
53. Cette pratique consistait à lier les membres du supplicié autour d'une barre solide. La victime était ensuite soulevée à l'aide de la barre, puis relâchée subitement de manière à la faire tomber sur le dos. * Le drame d'octobre 1961 : une responsabilité partagée
Les circonstances et les enjeux de pouvoirs internes au FLN qui ont conduit au déclenchement des manifestations du 17 octobre 1961 sont désormais connus, grâce aux travaux de Neil Mac Master (57).
Conclusions
La " Bataille de Paris " a été un affrontement de basse intensité, où s'opposaient deux légitimités sur fond de guerre subversive : l'Etat français et l'Etat algérien naissant, représenté par le FLN. La polémique autour de la force de police auxiliaire ne peut être comprise sans une prise en considération du contexte. Face à un
terrorisme qui s'affranchit des lois conventionnelles de la guerre, l'Etat républicain doit en toutes circonstances veiller à la sureté de ses citoyens, même si la violence est perpétrée contre une partie de la communauté nationale. Et pour remplir cette mission défensive régalienne, l'Etat peut légitimement - lorsque ses intérêts vitaux et sa population sont menacés - s'affranchir momentanément des considérations morales susceptibles d'entraver son action. Si l'on jette notre regard sur d'autres conflits coloniaux, nous constatons des similitudes dans la lutte contre les menées
nationalistes, jugées subversives : création d'un statut juridique de la population aspirant à s'émanciper, refus du statut de combattant aux militants nationalistes,
création de formations spécialisées de recrutement local. Les procédés de contreterrorisme et de contre-guérilla sont immuables et les responsabilités françaises sur ce point ont été clairement identifiées, mais pas totalement (par une écriture objective, il va sans dire) concernant celles du FLN. L'histoire a démontré que lorsqu'une structure clandestine et autoritaire prend le pouvoir sur un terreau
politique vierge de toute expérience de la démocratie, elle se mue en un appareil étatique dictatorial. L'organisation des manifestations d'octobre 1961, au même titre que le déclenchement de la guerre civile algérienne (70), est à considérer comme une des responsabilités majeures de la fédération de France du FLN.
Sur le même ton, le docteur Emmanuel Blanchard estime que son développement est sous " l'influence des vues du commandant (3) Montaner qui inspire la conception de l'ensemble de l'ouvrage " (4).
2. Modern and Contemporary France, n°16, août 2008, pp. 375-376. Un droit de réponse a été adressé à la revue britannique qui l'a accepté.3. Raymond Montaner est lieutenant-colonel honoraire.
4. BLANCHARD Emmanuel, Encadrer des " citoyens diminués " La police des Algériens en région parisienne (1944-1962), sous la direction de Jean-Marc Berlière, université de Bourgogne, octobre 2008, p. 579.5. Les rafles en milieu algérien, les opérations de brassages des populations, les opérations musclées dans les hôtels meublés, la collusion entre un procureur de la République et des inspecteurs de la brigade des agressions et des violences, les tortures perpétrées par un policier du district de Puteaux sur la concubine d'un militant du FLN, etc. Calots bleus p. 30-56.
Les calots bleus et la bataille de Paris ont, malgré ces sous-entendus, été écrits en toute indépendance par un citoyen dont les convictions politiques ne sont pas philosophiquement favorables au fait colonial. En outre, cette situation administrative est explicitement signalée au lecteur dans le paragraphe consacre a la méthodologie et aux sources du livre (8).
7. BIDOUZE René, Les fonctionnaires, sujets ou citoyens ?, éditions sociales, 1981.
Il est exact, et connu des chercheurs travaillant sur cette thématique, que l'intégralité des fonds du cabinet de Maurice Papon (sous-série HA) et du service de coordination des affaires algériennes (sous-série H1B) (9) ont été classés par mes soins.
Mais, c'est en respectant la procédure réglementaire de la demande de dérogation que ces archives ont pu faire l'objet d'un traitement historique et méthodique de ma part. Ma demande de dérogation a été traitée sur un pied d'égalité avec celles des requérants ayant sollicité l'accès aux mêmes documents. A ce titre, la sous-série
H1C2 n'a jamais, selon les affirmations d'Emmanuel Blanchard, " été tenue a l'écart
de la curiosité des chercheurs (10) ". Ce fonds figure dans l'état général mis à la
disposition des consultants en salle de lecture des archives de la préfecture de police. Mon ouvrage ne se fonde aucunement sur cette unique documentation (11) : seuls deux dossiers ont été exploités pour des recoupements et des faits mineurs (12).
En revanche, il ne fait aucun doute que mes fonctions ont largement facilité la mise en relation, puis l'enquête orale entreprise auprès des anciens agents de la force de police auxiliaire (13), jusqu'alors réticents à apporter leur témoignage, en raison du dénigrement dont ils avaient auparavant fait l'objet (14). La guerre d'Algérie reste encore un sujet polémique instrumentalisé par des enjeux d'opinion. Revenons
brièvement sur ces aspects pour mieux appréhender le fondement de ces attaques.
11. Emmanuel Blanchard prétend le contraire. BLANCHARD, p. 47.
12. Calots bleus, p. 233.13. Calots bleus, p. 229-230.
14. Les policiers auxiliaires ont été assimilés aux agents de la Collaboration, fruit de la politisation du mot harki relevé par l'historienne Raphaëlle Branche (BRANCHE Raphaëlle, La guerre d'Algérie : une histoire apaisée, Points Histoire, 2005, p. 354.). Dans le même état d'esprit, un article de Marcel Péju (l'époux de Paulette Péju), paru en 2001 dans la revue Jeune Afrique (n°2094, semaine du 27 février au 5 mars) qualifiait maladroitement les harkis de " Collabos ". Alors qu'un collaborateur est un agent volontaire ou contraint œuvrant pour une force d'occupation, cette définition ne peut s'appliquer aux forces supplétives. Légalement, un harki est un soldat de l'armée française. En revanche, que ces hommes soient perçus comme tels par les militants nationalistes en raison du caractère colonial de la présence française en Algérie, est parfaitement légitime. Dans le même registre, le mythe des bergers allemands qu'auraient utilisé les policiers auxiliaires lors de leurs patrouilles vise uniquement à assimiler la formation supplétive à la police allemande d'occupation. Ces animaux n'auraient été d'aucune utilité et leur présence aurait même été une gêne opérationnelle. D'ailleurs, les archives de gestion de l'unité n'en font aucunement la mention. Ce thème a été repris, à partir de témoignages de militants du FLN et sans aucun appareil critique, par des historiens militants ou par le réalisateur Alain Tasma (pour son film Nuit Noire).
* Les enjeux politiques et mémoriels
Ces critiques, illustrées par une juxtaposition de plaintes communiquées à leur auteur par le collectif des avocats du FLN en violation du secret de l'instruction, s'intégraient dans une campagne de désinformation volontaire de la fédération de France pour ternir l'image de l'unité supplétive auprès de l'opinion publique. Cette action de propagande avait pour objectif d'en obtenir le retrait de la capitale, voire la dissolution (18).
16. PÉJU Paulette, Ratonnades à Paris, précédé par Les Harkis à Paris, Paris, la Découverte, 2000.
17. Les habitants arabes ou kabyles originaires d'Algérie étaient qualifiés de " Français musulmans d'Algérie " et n'étaient pas soumis au régime administratif commun.18. De même, un autre outil de contrôle et de répression de nature coloniale, la brigade nord-africaine de la préfecture de police (1923-1945) a fait l'objet de multiples campagnes en vue de sa suppression. BLANCHARD Emmanuel, " Police judiciaire et pratiques d'exception pendant la guerre d'Algérie ", Vingtième siècle, revue d'histoire 2006, no90, p.61-72, 244.
19. C'est d'ailleurs l'impression générale qui se détache des contributions des historiens de l'Institut d'histoire du temps présent, qui dans une nécessaire et saine démarche originelle de correction de l'histoire officielle française, s'oriente vers une ré-écriture et une appropriation de l'histoire contemporaine française axée sur les sujets polémiques de la Collaboration et de la guerre d'Algérie.
Le " sentiment de repentance ", les " complexes du colonisé ou du colonisateur ", l'orientation politique, ne sont pas les seuls facteurs pesant sur une écriture sereine de l'histoire de l'Histoire. Au-delà de ces facteurs psychologiques et subjectifs, les rapports entre les gouvernements français et algérien sont un cadre lointain, mais influant, sur ce chantier historique. Au tournant des années 1990 paraissaient chez le même éditeur français les ouvrages de maitre Ali Haroun (20), sur la fédération de France du FLN (21) et de Jean-Luc Einaudi, sur les événements d'octobre 1961 (22).
20. Ali Haroun n'est pas l'auteur du livre. Il a demandé, chacun dans leur domaine, une contribution à d'anciens hauts responsables de la fédération de France.
21. HAROUN Ali, La 7e wilaya : la guerre du FLN en France (1954-1962), Seuil, Paris, 1986.
22. EINAUDI Jean-Luc, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil, 1991.23. Les premières pages de La 7e wilaya, par exemple, relatives à l'émergence du FLN en métropole jettent un voile pudique sur la guerre civile algérienne. Guerre civile déclenchée en métropole sur les directives d'Ali Haroun. Gilbert MEYNIER, Histoire intérieure du FLN (1954-1962), Fayard, 2002, p.265.
24. Jean-Luc Einaudi a travaillé notamment à partir des archives de la fédération de France du FLN que lui a confiées M. Georges Mattei. BRANCHE Raphaëlle, La guerre d'Algérie : une histoire apaisée ?, Seuil, 2005, p.46. La brochure, intitulée Les manifestations algériennes d'octobre 1961 et la répression colonialiste en France, est conservée aux archives de la préfecture de police sous la référence H1B35..
25. L'indéniable collusion entre l'avocat et la dictature militaire en Algérie est développée dans l'ouvrage de Lounis AGGOUN et Jean-Baptiste RIVOIRE, Françalgérie, crimes et mensonges d'Etat, La Découverte, 2004.
26. De grands espoirs reposent sur les recherches objectives de l'historienne Linda Amiri qui travaille actuellement sur ce fonds exceptionnel. Ces archives sont malheureusement d'un accès limité, puisque Linda Amiri s'est vue refuser l'accès des dossiers relatifs à la force de police auxiliaire. Déclaration de mademoiselle Linda Amiri, colloque de la Ligue des Droits de l'Homme, Paris, 21 octobre 2008.27. Paris, 1961, p. 143.
28. Jean-Paul BRUNET, Sur la méthodologie et la déontologie de l'historien. Retour sur le 17 octobre 1961, revue Commentaire (été 2008, vol. 31, n° 122).
29. Sur l'exploitation scientifique des archives policières, je renvoie à la lecture de l'article de Jean-Marc Berlière, " Archives de police/historiens policés ", Revue d'histoire moderne et contemporaine, n°48-4 bis, pp. 57-68.
30. Comme le fît Christopher BROWNING pour les formations de police allemande. Des hommes ordinaires, le 101e bataillon de réserve de police allemande et la solution finale en Pologne, Belles Lettres, Paris, 1994.
31. Je m'étends à de multiples reprises sur les dérapages disciplinaires d'agents de la FPA dans mon ouvrage. Les calots bleus, p.119-149.
32. Jean-Marc Berlière, op. cit. 33. Les rectifications ont pu se faire sans grande difficulté d'ailleurs, car un grand nombre de leurs confidences ont pu être recoupées à l'aide des archives.
34. " Relevons, écrit Jean-Paul Brunet, […] que ces deux auteurs ne recourent jamais aux sources orales et qu'ils procèdent souvent à des empilements de références non recoupées qui, pour un historien, n'ont jamais fait des vérités ".35. BRUNET, op. cit.
Il est vrai que la principale difficulté pour le chercheur est la mise en relation avec les
acteurs de ce conflit, celle-ci ne pouvant se faire sans cooptation en raison de la
persistance des traumatismes psychologiques de cette guerre.
* Une " Question " controversée
36. Emmanuel Blanchard estime que mes écrits visent à " dédouaner les agents de la FPA ". BLANCHARD, p. 629.
37. Calots bleus, p. 119-122, 131-149.
38. C'est pourquoi l'appellation de bataille est mise entre guillemets : il s'agit ici d'un affrontement conduit dans un cadre non conventionnel, mais qui reste de nature militaire.
39. QIAO Liang et WANG Xiangsui, La guerre hors limites, Paris Payot et Rivages collection Bibliothèque Rivages 2003 p. 39.
40. C'est également le point de vue de l'historien Benjamin Stora, entretien cité précédemment
41. Entre octobre 1958 et décembre 1961, une moyenne hebdomadaire de 1280 patrouilles pédestres ou véhiculées ratissent la ville, 57 opérations de police sont organisées et 493 barrages filtrants sont installés en différents points des quartiers maghrébins de la capitale. Le contrôle étroit de la population nord-africaine est complété par des contrôles inopinés et individuels, environ 2 090 chaque semaine (août 1959 à juin 1961)
42. Pour les groupes armés : Personnel : 2 responsables de willaya ; 6 responsables de superzone ; 9 chefs de zone ; 19 chefs de région ; 7 chefs de section ; 8 chefs de groupe ; 15 chefs de fraction et de cellule ; 1 agent de liaison ; 27 militants, membres des groupes armés. Total : 94 militants. Armement : 14 pistolets mitrailleurs ; 1 carabine américaine (USM1) ; 50 revolvers ; 80 pistolets automatiques ; 3 obus ; 14 grenades ; 4 530 cartouches ; 84 détonateurs ; 8 chargeurs. Pour l'organisation spéciale : Personnel : 1 chef de zone ou de région ; 2 commandants de compagnie ; 2 chefs de section ; 3 chefs de groupe ; 2 contrôleurs de l'armement ; 9 membres
de l'organisation.. A rmement : 19 pistolets mitrailleurs ; 41 pistolets automatiques ; 120 chargeurs ; 3 500 cartouches ; 90 grenades défensives ; 8 bombes de 3,5 kilos chacune ; 20 bâtons de dynamite gomme ; 6 pains de cheddite ; 15 contacteurs ; 50 mètres de mèche lente ; 4 rouleaux de fil électrique. D'après la note du directeur du SCAA au directeur de la police municipale, non datée. FPA, lutte contre les groupes armés et l'organisation spéciale (1961). H1B12.
43. Calots bleus, p. 198-217.
44. Notamment le rapport d'un militant FLN sur les effets des opérations de police sur les groupes armés en date du 3 novembre 1961. Documents saisis au FLN (1961), H1B21. Les calots bleus, p. 210.45. Le nombre des victimes d'attentats s'élève à 102 tués et 69 blessés entre août et octobre 1961, seconde période d'activité intense des groupes armés FLN de l'année 1961 (après la vague d'attentats du printemps 1961), puis décline sensiblement à partir du mois de novembre. Il convient de souligner que, selon les phases de
l'affrontement, la baisse des attentats est fréquemment un choix délibéré des dirigeants nationalistes, notamment lors des périodes de pourparlers en vue d'un cessez-le-feu franco-algérien.
MoisTués Blessés Août 1961 95 Septembre 1961 3144 Octobre 1961 6220 Novembre 1961 97 Décembre 1961 22 Janvier à février 1962 1115
Source : Liste nominative des victimes d'attentats terroristes (1956-1962), H1B22. Calots bleus, p. 242.46. Calots bleus, p. 223-224.
Les militants du FLN en usaient pour obtenir des renseignements, mais surtout pour le châtiment des traitres à la cause indépendantiste avant leur exécution. En revanche, les pressions physiques et morales, parfois très dures, exercées par les supplétifs visaient exclusivement l'obtention de renseignements.
L'historien Neil Mac Master insiste particulièrement sur ce point en en minimisant le
Contexte (47). Bon nombre de militants interrogés passaient rapidement aux aveux (48) et seule une fraction des hommes interpelles tentait de résister à la pression des
agents interrogateurs.
47. Sur les 179 pages de sa contribution, Neil Mac Master signale allusivement et sans les quantifier les règlements de comptes intestins au FLN. Comment établir une échelle de comparaison entre les moyens de coercition des deux adversaires ? Une répression administrative et policière est toujours fondée sur des faits réels et quantifiables. Paris 1961, p. 95. Dans la même veine, l'historien Jean-Paul Brunet a relevé le " mutisme absolu " de Jim House et Neil Mac Master au sujet des règlements de comptes et des sanctions internes au FLN pour la période de l'automne 1961, afin d'attribuer l'intégralité des morts violentes aux forces de l'ordre. Brunet, op. cit.
48. BLANCHARD Emmanuel, p 228 ; témoignage du lieutenant-colonel Raymond Montaner, Calots bleus, p 94.49. Calots bleus, p 98-99.
L'engagement de cette formation paramilitaire atteste d'une part, de l'intérêt porté par le FLN à l'action de la FPA dans Paris, et d'autre part, de la volonté de l'organisation clandestine de lui porter atteinte militairement. Il ne fait aucun doute que ces hommes ont subi des pressions physiques et morales particulièrement dures, principalement en raison de leur mission, qui était, rappelons-le, d'affronter les patrouilles ou les postes de la force de police auxiliaire. Ces violences étaient ciblées, aucunement systématiques, s'intégrant dans un système institutionnalisé de
recherche du renseignement en profondeur. Les rapports médicaux produits à l'époque par l'administration attestent de la dureté des coups reçus (50). J'ai pu déterminer leur nature en confrontant les témoignages des militants violentés avec
les constatations médicales, avec l'appui d'un médecin professionnel en exercice (51).
Grace a cette méthode, il m'a été permis d'exclure bon nombre de pratiques inventées dans un but de propagande (52). En revanche, et malgré le caractère tardif des examens, la nature des lésions confirment les passages a tabac, mais ne
permettent pas d'affirmer le recours a d'autres formes de violences (notamment le
supplice dit " du tourniquet (53) ") ou l'absorption de produits caustiques (54). Les dures conditions de détention, l'âpreté des interrogatoires sont des actes de torture, selon les conventions internationales en vigueur.
52. " L'IGS, écrit Jean-Paul Brunet, avait aussi parfois beau jeu de démonter les dossiers de plainte déposés par les avocats du FLN : certaines de ces plaintes ont été "arrangées" et regroupent des griefs envers la police qui ont été avancés en diverses circonstances par des plaignants différents. Dans ce combat qui touchait aussi la propagande et la contre-propagande, tous les coups étaient permis. En tout cas, minimisés ou maximisés, ces dossiers doivent être utilisés après une critique adéquate. " BRUNET Jean-Paul, op. cit.
Consignes données par le FLN
54. Ces derniers auraient d'ailleurs laissé des séquelles permanentes. Les séquelles œsophagiennes constatées sur Amar Ould Younès laissent planer le doute, pour ce seul et unique cas. Calots bleus, p. 101.55. Le sadisme, selon moi, aurait été la poursuite des maltraitances après l'obtention des renseignements. Acharnement constaté sur quelques victimes de règlements de comptes de la guerre civile algérienne et de la perversité d'un fonctionnaire de police. Calots bleus, p. 28 ;
56. " La torture relevait alors du fonctionnel note Rémy Valat dans une manière pour le moins contestable et largement utilisée à l'époque par les militaires de distinguer les mauvais traitements qui relèvent de la recherche de renseignement et ceux qui visent à infliger des souffrances et à avilir. " Blanchard, p. 640.57. MAC MASTER Neil, HOUSE Jim, " La fédération de France du FLN et l'organisation du 17 octobre 1961 ", Revue d'histoire du XXe siècle, n°83, 2004
58. Juridiquement inadmissible, l'opportunité du couvre-feu relevait d'un choix pragmatique et opérationnel dans un contexte de guerre (non reconnu au moment des faits).
59. Ce couvre-feu porte un coup très dur aux activités clandestines du parti nationaliste essentiellement nocturnes. Cette mesure portait un risque " d'asphyxie " selon les mots du cadre fédéral Ali Haroun.60. " Même si elle le nie, la fédération de France voulait aussi peser politiquement, à six mois de l'indépendance, au sein du FLN et du GPRA. Le fait est que tous les responsables de la fédération, Mohamed Boudiaf, Ali Haroun et Omar Boudaoud, ont été écartés du pouvoir après l'indépendance. On se méfiait de ces Algériens de France trop européanisés et soupçonnés de laïcité. Pour l'Algérie officielle, en quête d'authenticité nationale, l'indépendance a été obtenue par les Algériens sur le sol national et pas ailleurs. C'est un mythe ". Stora, entretiens.
61. Sou'al, n°74, document n°20. Le comité fédéral décide alors d'anticiper la traditionnelle manifestation du 1er novembre et décide, le 10 octobre, de lancer une vague de protestation contre cette mesure incluant des manifestations à Paris, voire en province ainsi qu'une grève générale des travailleurs, étudiants, commerçants et une grève de la faim pour les détenus.
Pourquoi alors persévérer sciemment dans cette voie ? Par démarche martyrologique ? Pourquoi avoir programme une " manifestation des femmes contre la répression " en amont (64), avant que celle-ci n'ait effectivement eu lieu ? Emmanuel Blanchard quant à lui nie cette hypothèse en arguant de l'absence de document écrit. Cette observation, empreinte de " naïveté " (65), n'est pas acceptable, puisqu'elle ne prend pas en considération la nature clandestine du FLN.
63. AMIRI Linda , Les fantômes du 17 octobre, éditions mémoire Génériques, 2001, pp. 22-28.64. Entretien de Benjamin Stora à l'hebdomadaire le Nouvel Observateur (janvier 2003).
65. L'historien Jean-Marc Berlière a émis quelques réserves sur les fondements de cette décision. " Une organisation - quelle que puisse être la légitimité de ses revendications - qui alterne terrorisme (au nom de la cause qu'elle défend) et manifestation au nom des principes démocratiques, joue un jeu ambigu dont il faut, là encore, une singulière naïveté pour oublier les risques et les conséquences calculés et voulus dans la logique d'une guerre révolutionnaire ". Jean-Marc Berlière, op. cit.66. Des sympathisants du Front couvrent l'événement, principalement Elie Kagan, dont les photographies seront insérées dans une plaquette éditée très rapidement par le GPRA.
67. Des sympathisants métropolitains ont été disposés dans ce but sur les parcours programmés des cortèges. Leurs rapports seront adressés à la fédération de France, mais n'alerteront pas l'opinion publique par " défiance avec la société française ". Stora, entretien.68. Le choix des méthodes non violentes était notamment défendu par un membre du collectif des avocats du FLN, maître De Félice. Entretien avec maître De Félice (juillet 2007).
69. Les affirmations de Jean-Luc Einaudi, à la recherche d'une enfant, Fatima Bedar, présumée victime de la répression, ont été démenties par l'historien Jean-Paul Brunet. BRUNET Jean-Paul, Charonne. Lumières sur une tragédie, Flammarion, 2003.70. 3 957 tués, 7745 blessés pour un total de 10 223 attentats pour la période du 1er janvier 1956 au 23 janvier 1962 sur le sol national, selon les statistiques officielles. Pour le département de la Seine, j'ai relevé 1 433 tués et 1 726 blessés entre le 1er janvier 1956 et le 31 décembre 1962. Calots bleus, p. 27-28.
Remy VALAT - Octobre 2009
Mis en ligne le 27 juillet 2013
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