1.La levée en masse
a) La questions des normes américaines
b) Une mobilisation massive c) Maintenir les structures économiques et administratives, assurer la sécurité. C'est au Maroc que les mesures de compression furent les plus sévères, le ratio étant de un
colon pour trois exploitations et c'est là que la mobilisation fut appliquée avec le plus de rigueur,
seuls 9,6% des mobilisés furent maintenus en appel différé. Si pour l'ensemble de l'Afrique du
Nord, le taux de mobilisation atteint 16%, il monte jusqu'à 19% au Maroc. Dans ce pays 41.000
hommes rejoignent l'Armée, 25.000 Français sont appelés entre novembre 1942 et novembre 1944,
et 16.000 s'engagent volontairement, devançant l'appel ou se réengageant alors qu'ils ne sont plus
mobilisables, ayant dépassé la limite d'âge 8. On peut ainsi citer Jean Mailho (17ans et demi), encore
lycéen, Alfred Bauer (17ans et demi), Pierre Simonet, 53 ans, professeur au lycée de Rabat, ou bien
le dessinateur Pio d'Amico, réformé depuis 1937. La proportion de« déchets » (déserteurs,insoumis,
inaptes) y est la moins élevée des trois territoires d'AFN (12,6% contre 17,3% en Algérie et 24,9%
en Tunisie). A l'inverse, l'Algérie et la Tunisie furent des territoires où la mobilisation s'appliqua de
façon moins sévère 9. Le développement économique étant plus avancé en Algérie, et le peuplement
plus poussé, on peut y voir un nombre élevé de fonctionnaires appartenant à des secteurs jugés
vitaux et donc laissés à leur poste ; chemin de fer, police, gendarmerie. Dans le domaine de
l'agriculture, il fallait laisser en place un nombre suffisant de colons pour assurer l'exploitation des
domaines. Dans l'industrie, les travailleurs qualifiés, les spécialistes sont jugés indispensables même
si l'armée lorgne sur eux avec envie, et ce d'autant plus qu'elle se les dispute avec la Marine et l'Armée de l'Air. Les industries minières, pétrolières, du bois gardent leurs travailleurs. Certaines
fonctions deviennent rares, et leurs représentants irremplaçables ainsi les chefs comptables qui
doivent être au minimum un par entreprise moyenne. La mobilisation pourrait aussi désorganiser
les services de l'aéronautique civile et les services d'infrastructure (Ponts et Chaussées en Algérie,
Travaux Publics pour la Tunisie et le Maroc, Direction de l'aéronautique Civile, O.N.M, S.T.S, etc)
qui tiennent absolument à garder leurs techniciens et spécialistes .
A côté de l'argument économique, il y avait également celui de la sécurité. C'est moins le
soulèvement des indigènes que l'on craint que l'action d'agents de l'Axe infiltrés et de militants
fascistes. Cela explique le taux élevé de la Tunisie où le grand nombre de ressortissants italiens fait
craindre l'éventualité de sabotages et d'action d'une 5ème colonne sur les arrières des armées alliées.
La diffusion d'une propagande nationaliste encourageant la dissidence auprès des populations
musulmanes apparaît également comme une menace sérieuse. La radio est un instrument que l'Axe
et Vichy utilisent pour discréditer l'action des alliés aussi bien auprès des européens que des
indigènes. L'antisémitisme, l'anglophobie, l'antiaméricanisme, le rejet de de Gaulle sont les leviers
utilisés pour tenter de soulever la population. Le souvenir de l'occupation en Tunisie, même si elle a
été brève, amène des tensions entre résidents européens, les Italiens se voyant reprocher leur
morgue passée. Ces dissensions expliquent sans doute la forte proportion de « déchets » enregistrés
dans ce protectorat, les déserteurs et insoumis sont plus nombreux en Tunisie qu'au Maroc (400
contre 300) alors que la mobilisation y est moins poussée.
2. L'appel aux femmes ou servir comme un homme.
a) Un apport non négligeable b) La mise en place des unités féminines A côté des unités de transmission, un effort avait été fait pour l'organisation d'unités
sanitaires avec la création de trois centres d'instruction en Algérie (école franco-arabe à Alger,
Marengo et Aïn -Kalaa) accueillant une moyenne de 360 stagiaires toutes les quatre semaines. La
mise sur pied de ces services avait été grandement facilité par la mobilisation de la Croix-Rouge qui
avait mis à la disposition du service de santé de l'armée ses infirmières et conductrices-ambulancières. La Croix-Rouge dispensait aux conductrices sanitaires un enseignement médical
sanctionné par l'octroi d'un diplôme. Pour les infirmières hospitalières, il y avait attribution d'une
carte donnant l'équivalence d'officier subalterne. La formation militaire était dispensée quelque
soit l'emploi : secrétaire, téléphoniste, infirmière, conductrice. Cet engagement patriotique était déjà
ancien puisque dès le mois de mai 1941, une section sanitaire automobile avait été placée sous
l'autorité de Mlle de Brignac. Constituée de 48 infirmières et de 20 automobiles, elle s'était placée
sous l'autorité du service de santé tout en demandant à rester une entité distincte, en conformité avec
l'esprit et les statuts de sa fondation. Cette unité devait être dissoute en mai 1943 pour être absorbée
par dans le cadre général des sections sanitaires féminines.
A la fin de l'année 1943, comme pour les hommes, le point de saturation pour le volontariat
fut atteint malgré les appels à la radio et dans la presse et les conférences organisées dans toute
l'A.F.N. Or les besoins ne cessaient de croitre (à elle seule, la Marine ne demandait pas moins de 2
000 auxiliaires), le recrutement par voie d'appel fut instauré, mettant dès lors le personnel féminin
sous statut militaire. C'est un décret du 11 janvier 1944 qui porta la création de formations
féminines auxiliaires 19. Celles-ci devaient accueillir les mobilisées nées entre 1908 et 1921. Pour
éviter un trop grand mécontentement, les autorités exemptaient cependant du service militaire
obligatoire les femmes élevant un enfant de moins de 16 ans, les membres des congrégations
religieuses tandis que prostituées et délinquantes étaient exclues des formations auxiliaires. Ne
pouvaient servir dans les unités en opération que les appelées faisant acte de candidature et les engagées volontaires. L'engagement se faisait pour une durée d'un an au moins et la durée des
hostilités au plus, ce qui tend à prouver qu'aux yeux des autorités il s'agissait d'un expédient
provisoire destiné à pallier un manque d'effectifs. Tout comme pour la population masculine, il
apparaissait vital cependant de ne pas démanteler l'appareil administratif des territoires, aussi les
femmes appartenant aux cadres d'une administration publique étaient-elles placées en affectation
spéciale. Afin de ménager les susceptibilités, le commissariat à la guerre rappela que l'examen
médical des appelées devrait se faire de façon privée et individuelle. Comme les appels portaient en
priorité sur les femmes célibataires sans soutien de famille, veuves et divorcées sans enfants, le
décret du CFLN fixa un effectif qui ne devait pas dépasser 6000 femmes, l'équilibre des cellules
familiales était ainsi préservé. En ajoutant les volontaires venues de Grande-Bretagne qui forment
la compagnie des volontaires françaises (créée le 23 septembre 1943 à Alger) et les divers corps
auxiliaires existant dans l'Armée de Terre, l'Armée de l'air et la Marine (« marinettes »de la 2ème
DB, « merlinettes », « marquises » du 7ème RCA, » conductrice-ambulancières , infirmières,
secrétaires et interprètes), de 10 000 à 14 000 femmes auraient porté l'uniforme entre 1943 et 1945
et fourni un concours précieux à l'armée.
Servir comme un homme ou préserver sa féminité ? 3.La communauté juive et son entrée dans la guerre. a) La persistance de l'antisémitisme 4. Les chantiers de jeunesse ou l'illustration du double-jeu a) Un outil de valeur inégale mais indispensable
La campagne de Tunisie avait montré la valeur combative des unités de l'armée d'Afrique et
le loyalisme des populations locales, françaises ou indigènes. Compte tenu des ressources
démographiques des territoires coloniaux, il était possible d'envisager la constitutions de plusieurs
divisions aptes à se battre auprès des des Américains et des Anglais. Il fallait cependant les
organiser d'après les directives de l'état-major allié qui n'entendait pas voir les Français agir à leur
guise.
Suite aux accords d'Anfa conclus entre les Américains et le Général Giraud, l'armée
d'Afrique pouvait désormais compter sur l'énorme capacité productive des Etats-Unis pour se voir
équipée en matériel moderne lui permettant de faire jeu égal avec les forces américaines et
britanniques. Ce rééquipement posait cependant la question délicate du personnel. Le général
Giraud avait tablé sur la mise sur pied d'une force initiale de 13 divisions, son idée étant d'engager
le plus grand nombre de combattants possibles. Ce plan s'est rapidement avéré irréaliste car il ne
prenait pas en compte un aspect ingrat mais essentiel de la guerre moderne : la logistique et l'appui,
essentiels dans les organigrammes des unités américaines. Dans le cadre d'une force de 250 000
hommes, il fallait en consacrer au moins 40 000 aux services. Pour les américains, la mise sur pied
d'une force militaire efficace ne pouvait ignorer cette évidence et leur refus d'homologuer de
grandes unités dépourvues de soutien se heurta à la vision française qui entendait privilégier l'outil
de combat. Les souhaits des Français apparaissaient démesurés. Pour satisfaire aux exigences de
leur allié, les Français durent dissoudre la 10ème DIC et revoir leurs ambitions, l'accord se faisant
sur la mise sur pied de cinq divisions d'infanterie et de trois divisions blindées (soit huit grandes
unités correspondant à la tranche prévue par les américains). Le réarmement était à ce prix. Ce qui
allait surtout se révéler problématique était le manque de recrues instruites, les unités logistiques
absorbant essentiellement du personnel qualifié d'origine européenne. Il fallait en effet, 10 000
français de souche par division blindée, 6 à 7000 par division d'infanterie, 10 à 20 000 pour les
réserves générales 1.
A ces chiffres, il convenait d'ajouter les besoins propres de la Marine et de
l'Armée de l'Air. Comme il était impossible d'espérer des renforts massifs de métropole, en dehors
des volontaires évadés de France et des vétérans des FFL, l'Afrique du Nord devait être le réservoir
essentiel. Si la population indigène pouvait constituer un vivier de combattants pour les unités
d'infanterie, son très faible niveau de scolarisation (moins de 8,6 % d'élèves dans le secondaire au
début des année 30) ne lui permettait pas de fournir les recrues recherchées pour les services
techniques nécessaires à la conduite d'une guerre moderne 2 . C'est donc vers les Français d'Afrique
du Nord que l'effort allait se porter en attendant que la libération de la métropole permette d'étoffer
les unités combattantes.
1 Chiffres cités par J.Vernet , Le réarmement et la réorganisation de l'armée de terre française ( 1943-1945), p.25
2 Statistique citée par Marie Cardinal, Les Pieds-Noirs, p.189
Les classes 1919 à 1945 comprenaient 259 000 hommes mobilisables, sur ce total, combien
allaient porter les armes? Selon les sources, les chiffres varient. Le plus communément cité est celui
de 176 500 hommes (chiffre fixé au 1er novembre 1944), évoqué par le général Juin dans ses
mémoires, soit 16,4% de la population française pour l'Afrique du Nord toute entière 3 . C'est
l'Algérie qui fournit le contingent le plus élevé avec 120.000 hommes, vient ensuite le Maroc, 41.
000, et enfin la Tunisie avec 15.500 recrues sous les drapeaux. D'autres estimations poussent le chiffre à 205.000 hommes, soit 19%, et il est vrai qu'il est possible de gonfler les chiffres puisque
des recrues jugées inaptes furent parfois versées dans les services auxiliaires alors que des requis
civils accomplissaient en réalité un service militaire. Il faut également tenir compte de milliers de
volontaires et d'appelées féminines dont le statut militaire mit du temps à se mettre en place .
Quoiqu'il en soit, cet effort fut exceptionnel dans notre histoire et dépassa même, en
proportion, par son ampleur la mobilisation de la Grande Guerre : « Sur la base d'une population
métropolitaine de 40 millions d'habitants, ce pourcentage se serait traduit en France par la levée
de 6.500 000 hommes environ. Or en 1918, la France, compte tenu des effectifs venus d'outre-mer,
n'avait pu aligner sous ses drapeaux plus de 5.000 000 de combattants ».
Cette comparaison, tirée des mémoires du Maréchal Juin, permet de mieux saisir l'effort qui
fut demandé, la portée de la mobilisation ayant dépassé toutes les expériences antérieures. Les plus
jeunes répondent en masse et il faut même freiner leur enthousiasme. Pour les réservistes plus âgés,
le rappel, on le verra, est plus difficile et le témoignage des archives nuance l'image d'une Afrique
toute entière exaltée à reprendre la lutte.
3 Extrait du bulletin de renseignement de l'état-major de la Défense Nationale, général Juin, Mémoires, annexe n°1
4 Fiche sur la mobilisation en AFN, 20 décembre 1942, SHD, 5P 2
5 Notes du général de Boiboissel sur le rappel des classes européennes 1930, 1931,1932-23avril 1943, SHD, 5P 2
6 Jacques Soustelle, Envers et contre tous, p.238
7 Charles de Gaulle, Mémoires de guerre.
Cette mobilisation pose la question du soutien de l'activité économique des territoires
d'Afrique du Nord . L'agriculture et l'industrie demandaient le maintien d'un nombre important de
spécialistes et de travailleurs qualifiés, faute de quoi on risquait de voir ces territoires paralysés, et
l'effort de guerre entravé. L'enjeu était d'autant plus important que l'idée d'un développement
économique de l'Afrique du nord, et en particulier de l'Algérie s'était manifestée dans les milieux
dirigeants depuis les années 30. La solution fut de mettre un certain nombre d'hommes en appel
différé. Quoique mobilisables, ils étaient maintenus dans leur emploi civil. En avril 1943, le Général
Koeltz estime leur nombre à environ 25.000.
Le Maréchal juin donne un chiffre légèrement
supérieur pour la fin de la guerre, mais la faible évolution des chiffres montre que la ressource
européenne a été utilisée à son maximum. En dehors des « déchets », insoumis,déserteurs et inaptes
(environ 44.000), voici le tableau dressé par le Maréchal juin des hommes mis en disponibilité en
Afrique du Nord entre 1943 et 1945 :
Effectifs mis en disponibilité (1943-1945)
Algérie
Tunisie
Maroc
Agriculture
2600
380
320
Commerces et industries
4000
230
770
Entreprises de Défense Nationale
3000
800
670
Administrations
8970
3120
3740
Totaux
18570
4530
5500
Soit
10,50%
16,50%
9,6% des mobilisables
Source : Alphonse Juin, Mémoires, tome 1, Alger, Tunis, Rome
8 Chiffres et exemples personnels sont tirés du site www.eduliautey.org, consacré au souvenir des deux guerres
mondiales au Maroc. C'est un travail très complet accompli par deux enseignants français avec leurs élèves.
9 Benoit Haberbusch, La gendarmerie en Algérie, p.333-335
Si beaucoup d'entre eux sont transférés vers les Etats-
Unis ou le Canada, plus de 65.000 sont répartis dans toute l'A.F.N et nécessitent l'attention des
autorités. Une trentaine de dépôts ont été ouverts en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Parfois utilisés
comme main-d'oeuvre agricole, ils sont également employés dans les mines, la reconstruction et
même le déminage. Ils ne se montrent pas forcément coopératifs, tels ces prisonniers se mettant en
grève parce qu'ils refusent de travailler le Dimanche. Certains sont soupçonnés de vouloir
fraterniser avec la population indigène, en particulier les Allemands qui tentent de jouer sur le
sentiment anticolonialiste des musulmans. Les Italiens suscitent moins d'inquiétude, leur image
guerrière étant des plus médiocre, ils sont d'abord vus comme s'inquiétant surtout de leur conditions
de vie. Ils peuvent cependant à l'occasion se montrer agressifs et arrogants, en particulier lorsqu'ils
se sentent en situation de force. Les autorités françaises se plaignent ainsi de voir les prisonniers
Italiens mis à la disposition de l'armée britannique jouir d'une liberté quasi-totale, ce qui leur permet
de chanter et de s'interpeler en se saluant à la mode fasciste. Le soutien que ces prisonniers
pourraient apporter à des saboteurs provoque également le soucis des autorités françaises, de plus,
les tentatives d'évasion vers le Maroc espagnol ne manquent pas et demandent une surveillance
constante de la gendarmerie, et ce d'autant plus que les indigènes ne rechignent pas à aider les
fugitifs. Le caïd de Sidi Brahim déclenche ainsi la colère des militaires en recevant des prisonniers
évadés non en ennemis mais en invités : « un véritable festin fut servi auquel ne manquait ni vin fin
ni cigarettes (...) cet incident a non seulement discrédité l'autorité militaire auprès des indigènes,
mais a aussi été un prétexte d'arrogance des prisonniers » 11. Il est donc nécessaire de laisser en
place des cadres européens en nombre suffisant pour assurer l'ordre, mais c'est autant de recrues en
moins pour les différents corps d'armée qui se disputent alors âprement une ressource rare.
10 Valentin Schneider, Un million de prisonniers allemands en France, p.187
11 Rapport du sous-lieutenant Noël, le 30 juin 1943, La guerre d'Algérie par les documents, p.102
Ces mesures qui visent à prendre en compte les réalités économiques et politiques de
l'Afrique du Nord suscitent cependant le mécontentement. Des différents états-majors tout d'abord
de la population ensuite.
Chaque arme se livre, en effet à une véritable chasse aux recrues et aux réservistes, la Marine et l'Armée de l'air se montrant les plus pressantes. Le Général Bouscat souligne les
problèmes aigüs de personnel : « les ressources de l'Empire sont faibles, l'armée de l'Air a des
disponibilités réduites et ne peut absorber que peu d'indigènes ».
Un rapport du Général de Corps
Aérien Mendigal permet de comprendre l'urgence de la situation 12. Il souligne que les effectifs de
l'Armée de l'Air sont de l'ordre de 29 400 hommes (personnel d'active et de réserve) et que le déficit
d'effectif est de près de 10.000 hommes. S'il est envisageable de combler ce manque par du
personnel civil féminin, ou masculin dégagé de ses obligations militaires, il n'en reste pas moins que
l'Armée de l'Air doit être en mesure de former près de 1000 équipages par an, en tenant compte d'un
taux de pertes de 15% par mois. En attendant que le territoire métropolitain soit libéré et fournisse
des effectifs supplémentaires, il ne faut compter que sur les ressources propres de l'Empire. Ce sont
les jeunes européens qui sont donc l'objet d'âpres négociations car l'armée de terre les réclame en
priorité. Sur les 8.000 jeunes de la classe 1943, seuls 200 sont détachés en tant que volontaires pour
être élèves pilotes. Comme on l'a vu plus haut, impossible de rappeler le personnel civil technique
cette main-d'oeuvre spécialisée est irremplaçable, aussi est-il fait un appel pressant pour que
l'Armée de l'air récupère 1000 jeunes auxquels elle estime avoir droit. De fait si l'Armée de l'Air
récupère 10% des recrues, c'est l'Armée de Terre qui se taille la part du lion avec 82%, la Marine
ayant les 8% restant.
12 Rapport du général Mendigal, état-major, 1er bureau, SHD, 5P 51
La participation des femmes
est un des aspects peu connus de la guerre. Si l'armée française
n'entend pas les engager directement dans les unités combattantes, elle les intègre peu à peu en tant
que personnel militaire à pat entière, ce qui ne manque pas de heurter les mentalités.
« Le 23 mars je signais, le coeur gonflé de joie, mon engagement dans l'armée française ,au
Train des équipages de la Flotte de Casablanca, serrant avec force la petite plaque de méchant
métal jaune qui, sous le matricule 258, concrétisait mon rêve, servir comme un homme » 13.Tirées
des mémoires de Solange Cuvillier, jeune Française vivant alors au Maroc, ce court passage rappelle combien l'engagement patriotique a pu également concerner les femmes. En dépit d'un rôle
obscur, elles ont accompli des tâches indispensables au fonctionnement de l'outil de guerre qui s'est
forgé en Afrique du Nord. Cependant, étant reléguées à des missions de l'arrière, elles n'ont pas été
aussi célébrées que les membres des unités combattantes. Elles ont pourtant été présentes sur tous
les fronts, et certaines ont payé cet engagement de leur vie, une vie d'ailleurs bien courte car il
n'était pas exceptionnel de rencontrer des jeunes filles n'ayant même pas 18 ans.
Ce n'est pas dans le but de promouvoir l'égalité des femmes que l'état-major dut se résoudre
à faire appel à elles. Puisque chaque homme était considéré comme un combattant potentiel, il était
vital de chercher par tous les moyens à économiser les effectifs afin de ne pas dégarnir les unités au
front et les troupes de souveraineté. La solution fut de faire appel à des auxiliaires féminines.
Combien furent-elles à servir sous les drapeaux entre 1943 et 1945 ? Dans un ordre du jour datant
de 1946, le général De Lattre évoque 14 000 auxiliaires. Dans ces chiffres, il n'est pas facile de faire
la part entre les volontaires de Londres intégrées dans l'armée régulière, les volontaires militarisées
de la Croix-rouge et les appelées mais cela n'en traduit pas moins une véritable mobilisation.
Mobilisation qui n'est d'ailleurs pas une réelle révolution puisque la loi du 11 juin 1938 envisageait
déjà en cas de conflit l'appel à toute la population sans distinction d'âge ni de sexe. Après la défaite
de la France, des volontaires se sont organisées au sein des FFL, à l'image des Anglaises
s'engageant dans l'ATS (Auxiliary Territorial Service). Aux Etats-Unis, Florence Conrad achète des
véhicules et regroupe des volontaires qui rejoignent la 2ème DB de Leclerc où elles forment, avec
l'appoint de nouvelles recrues venues du Maroc qui doublent leur effectif, une unité appelée à
devenir célèbres : les « Rochambelles ».
13 Solange Cuvillier, Tribulations d'une femme dans l'armée française, p.15
14 Document présenté ci-dessous
Au sein des troupes d'Afrique du Nord, le colonel Merlin peut être considéré comme un
précurseur, dès le 20 novembre 1942, il propose au Général Giraud la création d'un Corps Féminin
Auxiliaire des Transmissions : « le personnel ainsi recruté serait entièrement militarisé et serait
appelé à servir soit les postes de territoire, soit les postes des grandes unités (échelon CA et au dessus)
» 15. L'armée pourrait alors disposer de spécialistes sans dégarnir les unités d'active, grâce à
la mise à disposition « d'opératrices, radio-électriciennes, standardistes, télétypistes ». Les
« Merlinettes » ne bénéficièrent pas immédiatement d'un véritable statut militaire. Les débuts
furent timides mais dès le mois de décembre 42, les cadres se mirent en place avec l'étude de stages
pour le commandement et l'instruction tandis qu'un service social était constitué. En janvier 1943,
115 engagées avaient commencé leur instruction en Algérie, le Maroc disposait de son propre
centre d'instruction à Rabat, la Tunisie en faisait de même, dans l'ancienne école de cadres de
Salambo. Les engagées doivent alors préciser leur voeu d'affectation : formations d'AFN, AOF,ou
des armées. La spécialité radio est destinée aux meilleures recrues qui partent à Hydra (Alger), les
autres prenant les postes de standardistes ou télétypistes. Pour les opératrices appelées à partir en
opération avec le CEF, la formation militaire est prise très au sérieux et l'ambiance laisse peu de
place à la fantaisie. Toutes volontaires, ces jeunes femmes découvrent une ambiance faite de
discipline et de rigueur. Parmi ces engagées, Paulette Vuillaume en témoigne : « A Hydra, l'entrainement physique sera intensif. Ayant échangé nos tenues françaises pour des paquetages
américains, nos treillis d'homme nous donnent des allures de jeunes conscrits, d'autant plus qu'il
nous a fallu passer chez le coiffeur pour une coupe obligatoire à la garçonne. Celles qui avaient de
longues tresses ont dû les sacrifier » 16. Les opératrices s'entrainent à fonctionner en équipes
comptant quatre à six membres, commandée par un sergent, plusieurs équipes pouvant être dirigées
par un aspirant ou un sous-lieutenant féminin chef de section. Fait nouveau, on compte une femme à
tous les échelons de commandement. Le 27 septembre 1943, le commissaire Duhamel stipule
cependant qu' « il n'est pas question d'en faire des soldats, il faut éviter l'exemple de certains pays
qui ont fait de la mobilisée une automate » 17. On voit apparaître ici toute la difficulté qu'il y a à
définir le rôle de ces femmes que l'armée ne veut pas considérer comme des combattantes et même
pas comme des militaires. Elles le sont pourtant.
Une anecdote amusante rapportée par une AFAT (auxiliaires féminines de l'armée de terre. Ndlr)
ayant servi en Italie, Mireille Hui, montre d'ailleurs toute l'ambiguïté de leur statut. Le 26 novembre
1943, trois sections devaient embarquer à Mers-el -Kébir à destination de Naples sur un navire hôpital
américain. Considérées comme des combattantes et donc susceptibles de violer la
convention de Genève qui interdit la présence d'unités de combat dans des installations accueillant
des services de santé, nos opératrices se virent refuser la permission de monter à bord et durent
embarquer sur un navire anglais, en dépit de l'appréhension des attaques sous-marines 18.
Progressivement, l'idée d'unités féminines faisait pourtant son chemin. L'ordonnance du 22 octobre
1943 organisait la mise sur pied de guerre dans l'ensemble des territoires non occupés et posait la
question du statut des femmes dans les forces armées et de leur place en tant qu'unités constituées,
unités qui ne cessaient d'ailleurs de s'étoffer.
15 Paul Gaujac, le CEF en Italie, p.131
16 Extrait du témoignage paru sur http://www.milifemmes.org/Articles/merlinettes.htm
17 Organisation et dotation des unités féminines, SHD, 7P 73. L'exemple de l'URSS qui a donné une rôle de combattant
à des volontaires féminines dans les blindés ou l'aviation a peut-être nourri cette réflexion
18 Paul Gaujac, op. cit., p.132
19 Commissariat à la guerre, décret portant création de formations féminines auxiliaires, SHD, 7P 73
Cela ne va pas cependant sans poser de questions. Dans les témoignages du temps, c'est
l'apparente liberté de ces femmes, jeunes et très souvent célibataires, qui semble troubler les esprits
et susciter bien des fantasmes : « J'ai hérité d'une ambulance du bataillon médical. Deux
« chaufferettes » la conduisent. En blouson américain fort seyant, le bonnet de police sur leur
indéfrisable, ces jeunes filles sont amusantes. Mais ces femmes en mal de mari, au milieu de
garçons en mal de femme, je les vois, sans être misogyne, d'un assez mauvais oeil, car elles sont
désormais sous ma responsabilité... Les ambulancières d'un précédent régiment ont laissé un
mauvais souvenir. Aussi accueille-t-on les miennes comme des pestiférés ; je préfère un officier, moi
qui suis seule, plutôt que ces filles me dit une vieille bigote qui logea ces dames du 7. Malgré la
fatigue, je lui éclate de rire au nez » 20. L'emploi du diminutif peut sembler affectueux mais il
révèle aussi la gêne que constitue l'intrusion de femmes dans un univers qui se veut avant-tout
masculin et guerrier. Pour ce témoin, c'est sans aucun doute la promiscuité régnant dans les unités
qui constitue le principal soucis. L'intitulé « corps féminin » avait provoqué bien des sarcasmes et
jusqu'à la fin de la guerre, les rumeurs sur ces femmes-soldats au « service du soldat » sont tenaces.
Le sigle BM (Bataillon Médical) peut lui aussi porter à de grasses plaisanteries lorsqu'on songe à
l'existence des BMC, maison close itinérante au service de l'armée, institution peu évoquée dans les
documents officiels mais jugée indispensable. Tant qu'à parler de libération, beaucoup pensent que
celle-ci commence par les moeurs. Les rapports de gendarmerie témoignent des réaction hostiles de
la population qui accueille très mal l'incorporation du personnel féminin et estime qu'on pousse ces
jeunes femmes à la débauche 21. Les archives du Corps Franc d'Afrique possèdent une lettre fort
révélatrice sur l'état d'esprit du temps et les peurs qui pouvaient tenailler les familles quant à l'avenir
de leurs filles 22. Datée du 26 mars 1943, elle est rédigée par un enseignant de Casablanca qui
désirait lui-même servir comme médecin-auxiliaire, et explique pourquoi il a tenu à retirer sa fille
du corps sanitaire attaché à cette formation : « (...) Je l'ai fait inscrire à l'état-major de Casa, et,
pendant quelques jours, j'ai observé le milieu dans lequel elle allait être appelée à vivre. Mon
édification fut telle que je l'ai retirée aussitôt et que j'ai suspendu tout désir, de ma part, de faire
partie d'un élément aussi pollué. Les jeunes femmes et jeunes filles qui suivaient les cours
d'origines très diverses, mais parfois marquées, étaient attirées pour deux choses : l'aventure
sexuelle ou le besoin d'argent, et souvent même les deux. je mets à part une petite équipe
ambitieuse à la tête de laquelle se trouve une doctoresse étrangère plus que douteuse, et dont
l'influence semble assez grande.(...) ».
Le général Merlin était conscient de ces problèmes et s'est attaché à combattre les préjugés, et ce d'autant plus qu'il a voulu constituer une unité de qualité
« Ayant besoin de recruter des opératrices d'une instruction supérieure à la moyenne et ne pouvant
donc compter sur la masse , je me suis attaché dans toute la mesure du possible à donner au Corps
Féminin des Transmissions une tenue morale susceptible de rassurer toutes les familles et de
combattre la campagne de dénigrement systématique dont le recrutement féminin était l'objet » 23.
En première ligne, l'ambiguïté demeure sur l'image que ces femmes projette. Présente sur le front
italien, Solange Cuvillier souligne la gêne qui fut la sienne de voir les pensionnaires du BMC de la
2ème DIM affublées de tenues kaki, ce qui amena une vive protestation auprès du chef d'état-major
de la division. Tout aussi agaçant est le désir des autorités de faire apparaître ces militaires avant
tout sous un aspect traditionnel, un reportage photographique montre ainsi une conductrice tricotant
sur le marche-pied de son véhicule, vision plus rassurante pour les familles que celle de la boue et
du sang. Ces femmes sont pourtant confrontées à la réalité du terrain et à la vision quotidienne de la
mort. Le monde de l'armée semble inadapté pour ces nouvelles venues qui apparaissent comme des
intruses et pour lesquelles la vie militaire ne peut être conçue que comme une parenthèse. Il
n'empêche…, ces femmes auront su remplir leur devoir en gagnant l'estime de leur compagnon
d'arme comme le rappela le général d'armée de Lattre de Tassigny : « les volontaires féminines de
la Première Armée, quelle que fût leur tâche, ont fait la preuve d'un dévouement souriant, d'un zèle
sans défaillance, certaines d'un héroïsme magnifique. Elles peuvent être fières de la part qu'elles
ont prise à notre victoire ». A côté de cette reconnaissance officielle , voici quelques lignes tirées
d'un journal, elles disent plus que tout discours : « Puis je m'engageais dans les transmissions de la
Première Armée Française que je suivis dans les campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne et je
n'eus plus le temps d'écrire parce que j'avais à peine celui de vivre » 24 Ce court passage rappelle
que, même considérées comme des non combattantes, ces jeunes femmes restaient exposées aux
risques du champ de bataille, au même titre que leurs compagnons d'arme masculins. Nous pouvons
citer en mémoire Marie Loretti, épouse d'un sous-officier de tirailleurs, qui servait au bataillon
médical de la 3ème DIA. Elle fut la première infirmière tuée en Italie, le 5 février 1944 alors qu'elle
tentait de mettre des blessés à l'abri d'un bombardement à San Ella sur « la route de la mort ». Les
deux jambes sectionnées, elle mourut en quelques minutes. Elle eut ainsi le triste privilège d'être la
première femme décorée de la Médaille Militaire. La libération de la France vit d'autres femmes
tomber dans les combats, ainsi l'aspirant Denise Ferrier, tuée en Alsace à 20 ans. Son corps fut
transféré à Alger en 1948 où plus de 2000 personnes l'accompagnèrent au cimetière de Saint-Eugène.
20 Henry Deloupy, Les blindés de la Libération, p.10
21 Benoit Haberbusch, op. cit, p. 324
22 SHD, création du CFA, 5P 18
23 Paul Gaujac, op.cit., p.132
24 Extrait du blog Le blog d'un caillou (tendre), Merlinettes!.htm, avec l'autorisation de son auteur.
25 Extrait de l'entretien accordé par Mme Germaine Giner, engagée dans l'armée de l'air, SHD, AI82 297 1, le 10 juin
1982
Il faut noter que ces auxiliaires féminines, volontaires, affectées en Algérie au transport des militaires rapatriés en Algérie, n'ont pas le droit à pension ou à la carte des anciens combattants car n'ayant pas été affectées sur un théâtre d'opération. C'est, il me semble une injustice pour ces femmes qui avaient mis entre parenthèse, leur vie professionnelle et familiale pendant au moins deux ans. Ndlr.
L'antisémitisme virulent de la Révolution nationale s'était manifesté par l'exclusion des juifs
d'Algérie, ramenés à une condition de sujet français, exilés de l'intérieur soumis à toutes les
humiliation. La reprise de la guerre leur permet peu à peu de faire évoluer leur situation, alors que la
démocratisation de la vie politique en Afrique du nord s'affirme. Le retour à un état de droit facilite
surtout leur réintégration dans l'armée.
Depuis la reprise du combat au côté des alliés, la question de la mobilisation des juifs
constituait un véritable casse-tête pour les autorités d'Alger. L'abrogation du décret Crémieu n'étant
pas remise en cause et étant même confirmée par le général Giraud, les israélites restaient sujets et
non pas citoyens français. Cela n'enlevait pas pour eux l'obligation militaire mais permettait aux
autorités de leur appliquer un traitement à part, ne les mettant sur le même pied que les musulmans
ou les européens. Cette discrimination à leur égard se vit alors dans le refus de les incorporer dans
les nouvelles unités de l'armée française. Même si les mesures d'alerte générale comportaient l'appel
des israélites, le général Giraud ne souhaitait guère les voir intégrer des forces combattantes. Le 15
novembre 1942, une note de service du commandant en chef signale qu'ils doivent être affectés en
priorité à des unités de travailleurs sans dénomination spéciale, même s'il est précisé que « ce
rassemblement (…) ne saurait en aucune façon être considéré comme une mesure vexatoire
susceptible d'augmenter les tensions » 26. l'armée refuse ainsi des hommes qui veulent se battre et
les relègue à des tâches sans intérêts de terrassement : « imperturbable, l'Etat- Major crée des
camps de pionniers. Deux dans des régions désolées, le troisième, on ne sait pourquoi, à Chéragas
aux portes d'Alger. Les mobilisés juifs creusent un trou et le bouchent le lendemain. Ils remuent de
la terre et ruminent leur rancoeur » 27. A Oued Djer, les hommes sont même loués à des
entrepreneurs civils. Hygiène et alimentations sont désastreuses (il est vrai que les recrues de
l'Armée ne sont guère mieux traitées). Cette politique était d'autant plus absurde que les juifs
d'Afrique du Nord avaient fait preuve du plus grand loyalisme envers la France et que leur
engagement patriotique ne pouvait être mis en doute. En 1940, ils forment une part non négligeable
des troupes de l'armée d'Afrique, en particulier dans les zouaves et les chasseurs d'Afrique. Ils ont
joué un rôle majeur dans la préparation et l'exécution du plan d'appui au débarquement allié le 8
novembre 1942, mais il est vrai que ce dernier point ne joue guère en leur faveur, face à des
autorités qui les considèrent comme des rebelles et des factieux. La persistance de lois antisémites
dans des territoires ayant rejoint le camp des alliés apparaît comme une aberration. Au camps de
Bedeau, les pionniers qui se considèrent comme des internés dénoncent les conditions qui leur sont
faites dans un manifeste :
« Nous, juifs, mobilisés à Bedeau déclarons ce qui suit :
Nous détestons le nazisme, nous le détestons parce qu'il torture la France meurtrie et parce
qu'il persécute spécialement les juifs. Il y a deux mois est né en nous un espoir immense, celui de
reprendre le lutte avec des armes modernes et de contribuer à l'écrasement définitif de l'ennemi de
l'humanité. La réalisation de ce voeu nous a été refusée. Rassemblés pêle-mêle, fantassins,
artilleurs, cavaliers, nous avons été transformés en pionniers. Certes, nous savons que les
pionniers sont absolument nécessaires au combat dont ils partagent toutes les souffrances et tous
les risques. Mais qu'on nous ait retiré de nos unités respectives et qu'on nous ait tous transformés
en travailleurs, au mépris de l'utilisation de nos compétences, ce fait ne peut avoir qu'une
conséquence dans le public : nous présenter comme suspects ou incapables de combattre les armes
à la main. Nous déclarons que personne n'a le droit de douter de notre valeur combative ; ce serait
insulter à la mémoire de nos ainés qui reposent encore par milliers en terre de France. Nous
exprimons le profond regret de nous voir délibérément exclus de la lutte actuelle dont nous
demeurons les champions ardents. En 1940, nous nous sommes battus comme français. Depuis, on
nous a exclu de la communauté nationale. Ces mesures injustes, nous les avons subies, mais jamais
nous n'en avons admis le bien-fondé. Qu'on nous affecte tous automatiquement dans les unités
auxquelles nous étions normalement destinées, qu'on nous permette de combattre chacun selon ses
compétences, mais dans la dignité comme tout le monde. Qu'on nous le permettent et tous unis
nous répondrons présents. » 28
26 SHD, 11P 257
27 Henri Chemouilli, Une diaspora méconnue, les juifs d'Algérie
28 Norbert Bel Ange, Quand Vichy internait ses soldats juifs
Ces protestations sont relayées par le professeur Henri Aboulker qui dénonce des
dispositions militaires d'inspiration hitlérienne. Le rabbin André Chalom Zaoui écrit également une
lettre de protestation au général Giraud. La presse américaine se montre très critique et relaie les
protestations du Congrès Juif Américain et du Congrès Juif Mondial. Face aux protestations et aux
demandes répétées, l'armée est amenée cependant peu à peu à revoir son attitude. Si les volontaires
sont acceptés dans les unités combattantes, ils ne peuvent en aucun cas dépasser 1/5 des effectifs
Pour le commandement, le prétexte invoqué est le risque de voir l'animosité des musulmans s'exprimer à l'égard des juifs et d'amener ainsi l'effondrement de la cohésion des unités. Aussi est-il prévu de répartir les recrues entre les divisions coloniales « où leur emploi n'a pas d'inconvénient, en
particulier dans les unités blindées », les unités de guet rattachées aux FTA (forces terrestres
antiaériennes) et les unités de pionniers. Il est vrai que dans le même temps la propagande ennemie
joue sur l'antisémitisme pour discréditer ceux qui essaient de faire évoluer la situation. Captée en
Algérie, « France Fidèle » essaie d'exacerber les tensions afin de dresser contre, les juifs européens
et musulmans. Leur patriotisme est ainsi remis en cause par les services de propagande de Vichy :
« on demeure sceptique quant à la contribution que peuvent apporter les juifs sur le champ de
bataille » 29, tandis que nombre de thèmes sont abordés pour dresser l'opinion, emprise communiste
en Syrie et au Liban, méfaits du Bolchévisme, exploitation de l'A.F.N par les hommes d'affaire
venus des Etats-Unis, trahison des Arabes par l'Angleterre au bénéfice des Juifs de Palestine. Autant
d'arguments pour que l'armée reste sur sa ligne de conduite. Vis à vis des anciens cadres d'active
radiés par Vichy, les mesures restent discriminatoires et vexatoires, le 30 janvier 1943, une directive
stipule qu'il ne peuvent être intégrés qu'à une double condition : avoir été cité ou blessé au cours
d'opérations de guerre, être noté favorablement par les autorités hiérarchiques 30. Les jeunes ne sont
pas épargnés par cet ostracisme, lorsque le 17 novembre 1942 le public est informé des modalités
de rappel des membres des chantiers de jeunesse, les Juifs européens et indigènes ne sont pas
concernés. Cette évidente mauvaise volonté explique le succès que le corps franc d'Afrique
remporte alors auprès de beaucoup de volontaires, et l'attrait des FFL ne fait que se renforcer. Début
1943, soixante-dix Juifs d'Oran, sous le commandement du capitaine Ben Illouz, rejoignent Tobrouk
et se mettent sous les ordres du général Koenig 31.
29 Préfecture de Constantine, centre d'information et d'étude, rapport n° 1363 CIE sur les émissions de « France
Fidèle », SHD, 1H 2816
30 Document joint aux archives du Corps Franc d'Afrique, SHD, 11P 257
31 Henri Chemouilli, opus cité.
En mars
1943, le général Bethouart souligne l'incompréhension totale, de la part du public américain, de la
situation de l'Afrique française, certaines campagnes de presse menées aux Etats-unis et en Grande Bretagne
tendraient à faire croire au maintien d'un régime totalitaire et raciste. A partir du mois de
mars 1943, les compagnies de travailleurs israélites sont dissoutes et remplacées par des
compagnies de travailleurs indigènes. Le général Prioux émet une nouvelle circulaire signée par l'aide-major général : « Il est précisé à nouveau qu'en exécution de l'ordonnance du 14 mars 1943,
relative aux mesures prises à l'encontre des juifs, toute distinction fondée sur la qualité de juif est
expressément abolie en ce qui concerne le recrutement, l'avancement aux différents grades, classes,
échelons, les affectations ou les mutations des personnels militaires ou civils de l'Armée » 32. Le 5
mai 1943, la réintégration de plein droit des magistrats, fonctionnaires, agents civils et militaires est
prononcée. Le 27 mai 1943, par ordre daté du 15 mai, toute discrimination est abolie et les
éléments des anciennes compagnies de travailleurs sont répartis dans les différentes formations du
corps expéditionnaire en Italie 33. Cet engagement lave l'honneur de citoyens français qui veulent
prouver qu'ils savent se battre et permet de démentir des propos antisémites tenaces dans l'opinion publique, voyant dans les israélites des « planqués ». On peut se demander pourquoi des hommes
tenus en mépris, bafoués et humiliés, ont pu vouloir autant se battre pour une patrie semblant aussi
ingrate. Un ancien combattant, Adolphe Benkemoun,fournit une réponse désarmante de simplicité :
« Force est de constater qu'à cette époque, l'instruction civique reçue à l'école et à la maison
portait ses fruits. Enfants ou adolescents, nous avons vu nos parents pleurer à l'écoute de la
Marseillaise » 34. C'est donc moins en tant que Juif qu'en tant que citoyen français que ces hommes
ont voulu se battre. « Juif par solidarité et non par vocation », Jean Daniel a souligné combien il
était important de ne pas faire de judéocentrisme 35. Le patriotisme a bien plus joué que le sens de
l'identité communautaire, beau démenti au discours de Vichy qui jugeait que l'enseignement des
instituteurs de la IIIème République avait pu concourir à la défaite.
32 Romain Durand, De Giraud à De Gaulle, p.18
33 L'intégration de ces hommes ne va cependant pas de soi. Dans son ouvrage sur le CEF, Paul Gaujac rappelle que le
général Juin doit intervenir, en septembre 1943, auprès des cadres du 32ème groupe de FTA rattaché à la 2ème DIM
pour que les préjugés raciaux ne causent plus de difficultés. Afin de faciliter la disparition de ce « malaise
intérieur », il demande le remplacement de certains sous-officiers originaires d'Afrique du Nord par des
métropolitains. Nous verrons plus loin que les FFL elles-mêmes ne furent pas exemptes de ce problème.
34 Norbert Bel Ange, op. cit.
35 Jacques Cantier, l'Algérie sous le régime de Vichy, p.363
Présentée comme l'incarnation même de la volonté de Vichy de régénérer et formater la
jeunesse, les Chantiers jouent un rôle important dans la mobilisation des moyens humains de
l'A.F.N en fournissant à l'armée d'Afrique un vivier de recrues européennes qui allaient fournir une
partie des gradés et des officiers nécessaires à l'encadrement des troupes levées dans le cadre de
l'organisation des nouvelles forces françaises.
Dans la constitution des unités créées entre 1943 et 1944, l'organisation des Chantiers a joué
un rôle important, d'abord par les effectifs qu'elle a mis à disposition des forces armées, ensuite par
l'instrument de mobilisation qu'elle a pu représenter. Les différents centres d'Afrique du Nord
constituaient désormais autant de point de rassemblement capables de fournir un appoint précieux à
l'armée en cours de renforcement. Cependant, contrairement à ce que l'on pourrait croire, les
militaires ne considérait pas forcément avec sympathie ces rassemblements de jeunes, comme le
rappelle Romain Durand : « l'armée s'inquiétait de certaines tendances apparemment
incontrôlables et l'on se demandait s'il ne fallait pas suspecter certains dirigeants des mouvements
de jeunesse.(...) Les Chantiers (…) faisaient l'objet d'une certaine jalousie. Leur style, moderne et
dynamique, leurs uniformes, très dans la note du temps, leur désinvolture politique et la vantardise
de certains de leurs dirigeants indisposaient l'autorité militaire. les cadres des Chantiers donnaient
l'impression de vouloir supplanter une armée déconsidérée à leurs yeux. » 36. Van Hecke lui-même
a contribué à brouiller les cartes. Soucieux de ne pas susciter la réaction des commissions
d'armistice, il a fait attention à ne pas faire des chantiers des casernes de substitution. Si la
recherche d'un certain caractère martial est avérée, il ne s'agit pas de transformer ouvertement ces
jeunes en militaires. Depuis 1940, les différents groupements, faute d'infrastructures et de
ravitaillement, n'ont pas toujours été en mesure de fournir un accueil de qualité. L'image de jeunes
guerriers qui s'est forgée après la libération doit être nuancée.
En 1941, des rapports avaient
souligné des cas d'insoumission et même d'antimilitarisme 37. En juillet 1942, une note rappelle qu'ils doivent le salut aux officiers, preuve que la toute puissance de la discipline avait de la peine à
s'exercer. Suspecté d'être un gaulliste, Van Hecke suscite la méfiance et ses projets grandioses sont
vite contrecarrés par l'état-major d'Alger.
36 Romain Durand, De Giraud à De Gaulle, p.18
37 Jacques Cantier, op. cit, p.296. La convocation en novembre 1942 des anciens des Chantiers stipule que ceux qui ne
répondraient pas seraient passibles de la cour martiale, preuve que l'état-major ne s'attendait pas forcément à une
grande vague de ferveur patriotique ( SHD, notes d'organisation des Chantiers, 7P 76)
Dès le 12 novembre 1942, la Dépêche Algérienne et l'Echo d'Alger diffusaient un appel
d'incorporation, doublé par la radio, convoquant les jeunes de la classe 42 et qui visaient donc en
priorité les membres des Chantiers. Tous ceux qui avaient accompli leur séjour légal aux Chantiers
depuis juin 1940 étaient rappelés, à charge pour eux de se munir de vivres et de vêtements et de
rejoindre les centres d'instruction. Les sursis d'incorporation accordés pour étude ou à titre agricole
étaient supprimés. Cet appel rencontra un large écho. Un témoin oculaire a parlé d'exaltation 38, ce
que confirme les documents d'époque. Van Hecke lui-même est obligé de freiner l'enthousiasme de
ses garçons : « il convient de rejoindre aux dates fixées et non avant sous peine de créer des
embouteillages préjudiciables à tous... Je compte sur les anciens pour donner l'exemple » 39. Vu
l'urgence de la situation, il n'y eut guère de formalités et les jeunes sont dirigés vers des installations
de fortune situées dans les montagnes où l'enthousiasme et l'insouciance pallient les manques de
l'intendance : « le matin après le café pur pois-chiches, la boule de pain à douze, le décrassage,
l'équipe se retrouve autour d'un robinet. Pour les dents, nous frottons notre brosse sur une pâte rose
contenue dans une boite ronde en aluminium, pour les cheveux , un coup de peigne humide.
Cependant l'opération la plus délicate réside dans l'ajustement aléatoire des molletières.(...)Le
camp n'a pas de douches. Une fois par semaine, nous descendons à El-Affroun, ce déplacement
particulièrement apprécié nous procure l'occasion d'acheter un kilo de dattes chez un mozabite
voisin des douches municipales » 40. On aurait tort de voir dans ce témoignage un souvenir de boyscout
soumis à une vie rustique. Même s'ils sont jugés parfois frondeurs et indisciplinés,ces garçons
ont l'étoffe de soldats et ils représentent un réservoir de dizaines de milliers de combattants
potentiels (Van Hecke avance le chiffre de 40 000 dans ses mémoires). Leur valeur est d'ailleurs
une réalité dont les cadres de l'armée d'Afrique sont convaincus, certains jeunes se sont montrés très
utiles dès le début des opérations. En Tunisie, le groupement 106 de Sbeïtla forme un bataillon de
travailleurs qui appuie l'armée française, en Algérie les étudiants sont mobilisés à Bône et Alger
pour traduire les manuels techniques en anglais et aider au montage du matériel. L'inexpérience
militaire de ces jeunes gens rend impossible leur envoi sur le front tunisien, mais ils constituent une
source importante de renfort.
38 Entretien téléphonique avec Mr Etienne Muvien, vivant à Alger et engagé dans l'armée de l'air. Cet enthousiasme a
fait oublier la pénurie de ravitaillement. Entre le 20 novembre et le 4 décembre, les effectifs des Chantiers ont
quadruplé, voire quintuplé, d'où d'énormes problèmes d'habillement et de subsistances
" J'appartenais à une jeunesse qui n'acceptait pas que la France soit vaincue et humiliée ". Etienne Muvien, décédé le Mercredi 25 Septembre 2013 à l'age de 93 ans.http://www.cagnes-sur-mer.fr/agora/agora_BD/agora_62.pdf (Ndlr)
39 Témoignage d'Edgar Scotti paru dans la revue l'Algérianiste, n°45
40 Témoignage d'Yves Pleven, Souvenir d'un rappelé de 42, revue l'Algérianiste, n°61
Pour les forces armées, par contre, l'arrivée des ces recrues est
une excellente chose. les Chantiers apportent des détachements organiques très importants de
jeunes, spécialistes ou non, pour la constitution des grandes unités qui s'organisent sur le modèle
américain.
41 Yves Pleven, op.cit. Parmi ces jeunes, 3600 furent destinés aux régiments de tirailleurs qui présentaient un déficit
important en tirailleurs français, 2000 devaient fournir gradés et spécialistes des régiments algériens, les 1600
restant se dirigeant vers les régiments marocains. (SHD, 7P 83)
42 Yves Pleven, op.cit. L'Armée de l'air tient d'autant plus à ces recrues qu'elle s'est attachée à former dans ses ateliers
industriels des jeunes mécaniciens incorporés dans les Chantiers et qu'elles souhaite voir remis à sa disposition.
(SHD, 7P 83)
Le bilan des chantiers peut donc apparaître mitigé. Tenant à la fois du statut militaire et de
l'institution civile, prônant les valeurs de la Révolution nationale mais se voulant un instrument de
revanche, ils ont pu dérouter et parfois décevoir ceux qu'ils ont incorporés. Cependant, le souvenir
du succès de la mobilisation de 1942 a fait disparaître l'ambiguïté qui a présidé à leur naissance et à
leur développement en Afrique du Nord. Par la suite, la part que ces jeunes et leurs cadres, Van
Hecke au premier chef, ont pris dans la libération du territoire a contribué à forger un véritable
mythe présentant les chantiers comme l'instrument de la revanche.
Frédéric Harymbat , « les européens d’Afrique du Nord dans les armées de la libération, 1942-1945 »
Université de Caen, MasterII recherche, 2012.
Prix universitaire algérianiste (2013).
Publié chez l’Harmattan (octobre 2014).
Mis en ligne le 23 novembre 2014