Le cœur des Pieds-Noirs n'en finira donc jamais de saigner. 53 ans après la fin de la guerre d'Algérie qui se solda par le dantesque rapatriement de 650 000 Français entre mars et juin 1962, la plaie ne s'est jamais refermée. Il y a déjà eu tant de publications sur les Pieds-Noirs, en quoi ce livre va-t-il les intéresser ? Ce livre réactive les mémoires et permet à l'histoire de se remettre en marche. Ces souvenirs d'enfance seront l'occasion pour des lecteurs de parler de leur propre histoire. Or beaucoup n'y arrivent pas. Il y a trois cas de figure chez les Pieds-Noirs : On découvre beaucoup de souvenirs heureux mais idéalisés dans cette Algérie française... On est dans une image d'Épinal d'une enfance complètement heureuse où l'on avait le soleil, la plage, les repas en famille, et où il faisait toujours chaud. Cette image a fait du tort aux Pieds-Noirs car elle a véhiculé celle de gens qui ne voulaient jamais travailler. Ce qui est une contre-vérité totale, moi j'ai toujours vu mes grands-pères, et mon père qui était coiffeur, bosser très dur. Personnellement, votre enfance fut-elle heureuse ? Je suis né en 1955 à Fort-de-l'Eau. Jusqu'à fin avril 1962, je ne me rends compte de rien. On entend des explosions parfois, mais nos parents nous rassurent. Comme dans le film "La vie est belle" de Roberto Benigni : le père et son fils sont dans un camp de concentration nazi et le père fait croire à son enfant qu'ils sont dans un conte, que c'est pour rire, afin de lui épargner cette horreur. Et là, surgit la peur... Oh oui ! Ma mère barricadait la maison chaque nuit. Ensuite, le départ a été très violent, on a tout abandonné dès que mon père a pu trouver des places sur un bateau, le Ville d'Oran, le 29 juin. On nous a dit, à ma soeur et moi, qu'on ne pouvait prendre qu'un jouet, pas deux, faute de place. J'hésitais entre deux cadeaux de Noël : celui de 1960, une paire de boules de pétanque, des vraies, en métal, et celui de 1961, un chariot de western en plastique marron tiré par quatre chevaux. Le matin du départ, j'ai creusé un trou sous l'arbre du jardin et j'y ai enterré mon chariot en me jurant de revenir un jour le chercher. Que révèlent les photos qui illustrent les 28 chapitres ? On nous y voit enfants, qui devant sa maison, qui dans la rue, avec ses jouets. On voit des fillettes en robe vichy, un tube Citroën... Autour, on devine l'Algérie française qui est en réalité une reconstruction fidèle de la France. La rue d'Isly à Alger, c'est une copie en petit de la rue de Rivoli à Paris avec ses arcades. Comment ce recueil de souvenirs peut-il aider les Pieds-Noirs à transmettre leur histoire ? On a souvent eu du mal à en parler. Un enfant ne peut entendre la souffrance de ses parents. En revanche, c'est plus facile avec la génération suivante car le temps est passé et on est dans une relation détendue avec ses petits-enfants. Je vais parler à mon petit-fils des boules de pétanque, de l'école, de l'arrivée à Marseille, mais aussi de son nom "Jordi", qui est catalan. http://www.laprovence.com/article/culture/3301171/jean-jacques-jordi-ce-que-les-pieds-noirs-ont-souffert.html |
![]() À 59 ans, Jean-Jacques Jordi a publié une quinzaine d'ouvrages sur les migrations en Méditerranée, les rapatriements, et sur l'Algérie française. Ses derniers ouvrages parus sont "Un silence d'État : les disparus civils européens de la guerre d'Algérie" (2012) et "Des photographes dans la guerre d'Algérie" (avec l'agence Magnum). Il prépare deux livres-référence sur les Pieds-Noirs et les Harkis. Il est aussi depuis 2013 administrateur général des Musées de Marseille. Photo valérie vrel |
Mis en ligne le 25 mars 2015