Les séquelles psychoaffectives présentées par les rapatriés d'Algérie à la suite du grand exode de 1962 offrent bien des similitudes avec celles observées lors des bouleversements qui ont suivi les deux guerres mondiales précédentes en Europe. Mais dans le cas des rapatriés d'Algérie, les manifestations de ces troubles psychiques ne furent pas entachées de " sinistrose ", c'est-à-dire majorées, consciemment ou non, par un syndrome revendicatif, engendré par des " droits à pension " institutionnalisés.

Encouragé peut-être par le mur d'indifférence, hostile souvent, de l'opinion publique métropolitaine de 1962 (70% des métropolitains ne se considéraient pas concernés par le drame des rapatriés et contestaient tout droit à indemnité de leur part*), le Gouvernement refusa de prendre en compte la notion même de préjudice subi par la communauté française d'Algérie, tandis que De Gaulle rejeta même toute étude dans l'application de la loi d'indemnisation pourtant votée par le Parlement le 26 décembre 1961, et ceci jusqu'à son départ en avril 1969.
Quelle que fût l'ampleur du préjudice subi, les rapatriés n'avaient rien à attendre d'une ingrate patrie...

A titre de comparaison, combien furent plus généreux le Gouvernement britannique pour ses concitoyens rapatriés d'Afrique ou d'Asie et le Gouvernement des Pays-Bas envers ses concitoyens revenus d'Indonésie (ex Iles Néerlandaises), en masse, peu d'années auparavant. Non seulement les Gouvernements, mais toutes les couches de la population de ces deux pays, tous partis politiques confondus, manifestèrent un élan de générosité et un effort exceptionnel de solidarité nationale envers leurs compatriotes rapatriés, en comparaison desquels, malgré des moulinets de " Grandeur ", l'attitude indigne du Chef de l'Etat français devant l'exode des Pieds-Noirs de 1962 restera comme une honte dans l'Histoire de notre pays.

Mais il y a eu pis encore : le Gouvernement français refusa d'admettre la notion même d'un préjudice moral subi par l'exode en catastrophe de 1962 d'une communauté en pleine détresse alors que ce concept aurait dû être à l'origine d'un grand mouvement officiel de compassion et de solidarité nationale traduisant la vitalité du lien spirituel unissant, entre eux, tous les citoyens d'un grand pays démocratique
Si la Grande Bretagne et les Pays Bas, en pareille circonstance, se montrèrent à la hauteur de leur passé de grandes nations, la France de 1962 renia totalement, quant à elle, une longue tradition de terre d'accueil envers des hommes et des femmes dans le malheur, attitude d'autant plus inimaginable qu'il s'agissait de ses propres concitoyens victimes du plus cruel des destins : arrachement du sol natal avec, comme unique alternative, la valise ou le cercueil.

Ainsi près d'un million de citoyens français, déjà traumatisés par cette brusque transplantation humaine imposée dans les pires conditions matérielles, se sont sentis, en plus, agressés dans un sentiment collectif d'injustice résultant d'une trahison, sentiment d'injustice exacerbé encore par le mur d'indifférence qui fut opposé à la douleur des sévices, enlèvements, meurtres, déjà subis par certains en Algérie dans les semaines qui précédèrent l'exode.
Sentiments d'injustice aussi, violemment ressentis, devant l'attitude de beaucoup de Français de métropole qui n'hésitaient pas à s'ériger en justiciers pour attribuer le malheur de cette communauté à une justice immanente, à un châtiment légitime venant sanctionner une faute collective, un péché originel historique !

Cette notion de culpabilité collective d'une communauté me parut donner lieu, de la part de nombreux métropolitains endoctrinés par la propagande officielle, à un jugement global dévalorisant, à un rejet collectif d'exclusion à l'encontre d'un groupement ethnique d'êtres humains rappelant étrangement cet enchaînement de réflexes d'amalgames et de dérives perverses qui, de tout temps, a engendré le racisme et l'antisémitisme, sentiments pourtant honnis, de principe, dans cette société française de l'après-guerre mondiale. Eternel piège de beaucoup de justiciers qui se proclament d'autant plus farouchement " antiracistes" qu'ils n'ont pas éteint cette pulsion de haine et d'exclusion dans leurs cœurs.
Il existait un autre motif d'aggravation du sentiment d'injustice et de frustration né de l'exode. Les Français d'Algérie, en effet, avaient été privés, arbitrairement, de l'exercice de leurs droits civiques les plus fondamentaux en démocratie et cela précisément au moment où se jouait leur destin.

1. Aucun représentant légal de la communauté pied-noir, député, sénateur, élu local, n'avait été admis aux négociations d'Evian, où se discutait l'avenir de toute l'Algérie.
2. Le Gouvernement français avait cédé aux exigences ultimes du F.L.N. en refusant à tous les habitants de l'Algérie, toutes ethnies confondues, le droit de participer au référendum du 8 avril 1962 ratifiant ces dits accords.

Dans les deux cas, on avait décidé du destin de cette communauté sans qu'elle puisse exprimer le moindre avis (Nous avons été traités comme du bétail, comme une simple marchandise...).

A cette violation :
1 De la Constitution de la Ve République,
2 De la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme définie par les Nations Unies,
3 De toutes les pratiques électorales en démocratie
La majorité de l'opinion publique métropolitaine, par ignorance, plus encore que par complicité, opposa une indifférence de plomb, tandis que les membres du Conseil Constitutionnel, juristes sourcilleux, souvent pour des virgules, parce qu'ils avaient été nommés, en majorité, par De Gaulle, se voilèrent pudiquement la face.

Enfin, l'extermination de ses souvenirs les plus sacrés dans la profanation quasi systématique, en Algérie, des lieux de cultes, églises, synagogues, cimetières chrétiens et israélites par le F.L.N. (près de 400.000 tombes furent ouvertes et les ossements dispersés ou jetés aux chiens) fut vécue par la communauté rapatriée dans un saisissement de honte, d'horreur et de révolte.

Ce refoulement fut d'autant plus traumatisant que le Gouvernement français, parfaitement au courant, laissa faire sans jamais protester, que Léon Duval, évêque d'Alger jusqu'à sa mort en 1996, refusa d'en parler et que, quarante ans plus tard, tous les médias télévisés français continuent à... l'ignorer, dans les très nombreuses émissions consacrées cette année à la guerre civile d'Algérie.
Le rappel des conditions historiques, psychologiques et morales de l'exode de 1962 était nécessaire pour essayer - non pas de comprendre car le mot a été trop dévoyé - mais, pour un médecin surtout, d'être mieux à l'écoute de toute cette souffrance qui s'exprima rarement de façon ouverte, mais plus souvent de façon silencieuse, contenue par la pudeur, refoulée par l'humiliation, masquée souvent par ce mutisme si particulier que donne l'accablement du malheur.

" Je suis née française, en Algérie, et je croyais que je mourrais française, dans mon pays. Je me sens comme dépossédée. Les Pieds Noirs seraient moins désespérés s'ils avaient senti en métropole une chaleur, une solidarité. Mais ils se sont sentis abandonnés, méprisés et même insultés... "
Ainsi s'exprimait, le 12 avril 1962, Francine Camus, l'épouse du célèbre écrivain, citée comme témoin à décharge au procès du Général Jouhaud.

Le hasard d'une installation m'ayant fourni l'occasion de suivre médicalement un certain nombre de familles de rapatriés pendant plusieurs années, je peux témoigner qu'au-delà des ruines matérielles, des souffrances physiques et morales subies en Algérie du fait d'un terrorisme aveugle et barbare, ce fut aussi le sentiment d'injustice devant les calomnies proférées et le mépris affiché par trop de Français métropolitains qui occasionna des cas de grande détresse et induisit des troubles psychoaffectifs parfois dramatiques dans cette communauté.
La publication de la suite de cet article, que vous pourrez lire (et faire lire), paraîtra dans la prochaine LETTRE DE VERITAS, en apportera la preuve éclatante car j'ai l'intention de faire un rapport authentique sur des cas semblables que j'ai eu l'occasion de traiter, ceci sous couvert de l'anonymat imposé par la règle du secret professionnel.

" Quarante ans après, le mot rapatrié dérange encore " remarque Jeannine Vergès-Leroux, directrice de recherches au C.N.R.S. et auteur d'une étude remarquable " Les Français d'Algérie " (Fayard 2001). Ne faut-il pas y voir la preuve d'une culpabilité enfouie qui s'abrite commodément derrière l'idéologie régnante d'un anticolonialisme primaire né d'une désinformation digne d'un régime dictatorial qui veut faire " table rase " de l'Histoire ?

Ce fut bien une telle désinformation totalitaire que celle qui régna dans les médias français, en cette grotesque et caricaturale " année de l'Algérie " où, non seulement toutes les associations de rapatriés furent interdites d'antenne, mais aussi PRIVEES D'UN DROIT DE REPONSE QUI NE FUT JAMAIS REFUSE, AUPARAVANT, A TOUTE AUTRE CATEGORIE DE CITOYENS !
Quel aveu involontaire de mauvaise conscience chez tous ces directeurs des services d'information des chaînes de télévision peut-on voir dans cet ostracisme !

Les médias français sont ainsi devenus les messagers de la pensée unique dont le caractère exclusif et répétitif entraîne des réflexes conditionnés qui tiennent lieu de jugement ! N'est-ce pas là... le mécanisme même de la propagande totalitaire ?

" La pensée unique officielle est incompatible avec l'exercice de la démocratie" écrit Valéry Giscard d'Estaing dans son livre : " Les Français " (Pion 2000) et une vérité systématiquement refoulée ne retrouve-t-elle pas sa plus grande authenticité dans le fait que, quarante ans plus tard, elle continue de... DERANGER ?

Docteur Pierre Catin
VERITAS Janvier 2004 N°79
trouvé sur :
https://www.seybouse.info/seybouse/infos_diverses/mise_a_jour/maj251.html

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Mis en ligne le 23 septembre 2024

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