Ce témoignage authentique, exceptionnel et inédit, est celui d'un médecin métropolitain qui s'est dévoué à soulager de son mieux les troubles psychosomatiques dont nous avons tous souffert à la suite de notre exode.
Sous couvert d'anonymat (suppression des noms propres) le Docteur Cattin nous relate, dans une parfaite authenticité, l'expérience qu'il a vécue dans sa vie professionnelle et qui a motivé son engagement à nos côtés. Il nous précise avoir sollicité l'avis de l'Ordre des Médecins qui, à 90% approuvent son témoignage. Ils sont nombreux, ils sont quelques milliers, dans la France entière, qui pourraient apporter d'autres témoignages corroborant ceux de notre ami. Qu'ils le fassent donc, sans crainte. LA LETTRE DE VERITAS leur ouvre ses colonnes Tous les Français doivent connaître nos épreuves et mesurer notre calvaire.
Le terme de médecine psychosomatique évoque l'antique problème des relations du corps et de l'esprit, ce dernier étant longtemps confondu avec l'âme, terme théologique. Ce conflit fut occulté ou obscurci par la survivance du dualisme cartésien jusqu'au XIXe siècle. " Aujourd'hui, nous savons qu'on ne peut pratiquer une médecine séparée de chacun des deux composantes de l'être humain " (Professeur Jean Delay " Introduction à la médecine psychosomatique" Masson 1961). Nous connaissons l'importance du rôle des " affects ", c'est-à-dire des émotions violentes, extériorisées, mais plus encore secrètes, dans le déterminisme de certaines maladies organiques, aussi bien que dans celui de perturbations mentales plus ou moins durables.
Les observations médicales qui vont suivre sont véridiques, mais elles sont rapportées sous le plus strict anonymat, pour respecter la loi du secret professionnel. Elles s'étalent sur une dizaine d'années depuis 1962 :
LE CAS DE MADAME R...
Le 15 août 1962, Madame R..., 31 ans, rapatriée d'Oran, se présente à la maternité de L.... avec une grossesse à terme. Dès le début de l'accouchement, la patiente présente brusquement les symptômes d'un délire confusionnel aigu, désorientation complète, refus de tout effort expulsif. Une application de ventouse, difficile en raison de l'agitation, permet d'extraire un enfant vivant normal.
Dans les jours qui suivent, le délire va se poursuivre, moins agité, mais avec la même désorientation. La patiente ne reconnaît plus son mari, refuse de voir son enfant, nie, même, avoir accouché. On pense, un moment, à une psychose puerpérale. C'est alors que le mari, très peu loquace, nous apprend que sa femme " qui n'a jamais été malade un seul jour depuis dix ans qu'ils sont mariés " avait été admise dans une maternité d'Oran, au début du mois de juillet 1962, pour menace d'accouchement prématuré.
Le 5 juillet, des terroristes F.L.N. se sont introduits dans cette maternité, ont violé et éventré plusieurs femmes dont l'une était en train d'accoucher. Une sage-femme arabe, qui tentait de s'interposer, a été violée et égorgée. Madame R... a pu se barricader dans les toilettes avec une autre femme enceinte et elles sont restées ainsi plusieurs heures avant que les gendarmes n'interviennent.
Les suites de ce violent choc émotionnel vont durer longtemps. Après un séjour hospitalier qui n'apportera guère d'amélioration, Madame R... va garder un état dépressif chronique. Elle ne pourra s'occuper de ses enfants (elle en a deux autres). Une voisine charitable viendra les garder dans la journée pendant que le mari part à la recherche d'un travail, puis, une belle-sœur viendra, à demeure, manifestant cette belle solidarité familiale méditerranéenne.
Un an plus tard, Madame R... ne peut encore sortir seule, reste paniquée devant tout visage étranger, doit suivre un traitement médicamenteux assez lourd et reste chroniquement handicapée avec la nécessité d'une tierce personne à domicile. En fait, il faudra des années avant que cette femme retrouve un comportement tout à fait normal.
LE CAS DE MADAME L...
Madame L..., 63 ans, rapatriée d'Oran, a erré d'hôpital en hôpital depuis son arrivée en métropole, avant de venir échouer dans un logement misérable, une sorte de hangar, avec deux lucarnes pour fenêtres. Un logement décent, disponible et tout proche a été refusé par son propriétaire qui ne voulait pas le louer " à ces gens-là parce qu'il était gaulliste à 100% " (sic).
L'environnement est hostile : " Qu'est-ce que ces étrangers viennent faire chez nous ? ". Question souvent posée surtout lorsque ces rapatriés sont d'ascendance espagnole.
La malade est atteinte d'une tumeur primitive du foie, affection incurable à cette époque. Elle souffre jour et nuit, présente un comportement très agressif envers le médecin, ne veut plus entendre parler d'hôpital où elle dit avoir été " si maltraitée ". La famille est sans ressources. Le mari, ancien fonctionnaire municipal, ne perçoit plus sa retraite depuis qu'il a quitté l'Algérie.
Les plus proches voisins, des Espagnols réfugiés, depuis 1939, de l'Espagne de Franco, refusent tout contact avec " ces Pieds Noirs fascistes ". Pourtant, aidant un jour le mari à se retrouver dans ses papiers, je découvre une carte d'adhésion au parti communiste d'Oran...
L'état de la malade s'aggravant, elle me demande de lui adresser un prêtre. Par malheur, celui que je contacte est un ancien du Prado. Par deux fois, il refuse de venir parce qu'il s'agit de rapatriés d'Algérie (sans doute des suppôts de Satan dans son esprit ?). Je pourrai, enfin, trouver un prêtre neutre politiquement qui accepte de venir... Mais la malade va mourir en maudissant Dieu et les hommes, projetant également contre moi ses malédictions, perdue dans un délire induit par des doses croissantes de morphine.
Après la mort de Madame L.., la famille de cette dernière va reporter sur moi, médecin métropolitain, toute l'agressivité qu'une trop longue souffrance avait fait naître. Toute la misère du monde s'était réunie dans l'hostilité générale rencontrée en métropole dans des conditions de vie matérielle lamentables et dans la fatalité d'une maladie douloureuse et incurable.
Refusant de méditer sur l'ingratitude humaine qu'un jeune médecin doit apprendre à rencontrer sur son chemin, je ne peux éprouver qu'une immense compassion devant un destin de malheur aussi accablant !
LE CAS DE MADAME S...
Madame S... , rapatriée de Boufarik, vient me voir pour des maux de tête intenses, quotidiens, l'obligeant parfois à garder la chambre dans l'obscurité, ne cédant à aucun calmant. " Je crains, par instant, de devenir folle... ". Bilan, radio, fond d'œil, tout a été fait à Aix-en-Provence. " Je ne comprends pas qu'on ne m'ait rien trouvé... Ne me dites surtout pas que c'est nerveux ! ".
Revue une seconde fois. La réticence hostile de la patiente s'accentue : " Vous ne pouvez rien pour moi, je ne veux pas vous faire perdre votre temps... ". Le hasard d'une matinée vide... et c'est le déclic... Je réponds : " Mais... j'ai tout mon temps. ". La patiente baisse sa garde, sa colonne vertébrale rejoint lentement le dossier du fauteuil, ses mains, crispées sur les accoudoirs, se relâchent.
La patiente va parler. Parler d'abord avec hésitation, méfiance ou retenue de pudeur, puis, bientôt, avec véhémence, précipitation même, comme pressée de se soulager d'un fardeau trop longtemps porté ! J'apprends la mésentente familiale avec la belle-famille, les difficultés de vivre entassés à cinq personnes dans deux pièces, le mari toujours sans emploi, l'inquiétude pour un frère engagé dans l'O.A.S. et dont on est sans nouvelles depuis trois mois...
La patiente s'interrompt un instant, me jette un coup d'œil interrogateur. Devant mon silence, elle poursuit : " C'est bien une des rares fois où prononçant le mot O.A.S. devant un métropolitain, celui-ci ne me fait pas la morale... ". La morale ? Je ne suis pas là pour ça et je dois garder une neutralité bienveillante. Ayant l'intuition d'un moment de grâce dans cet entretien à but thérapeutique, je lui demande de poursuivre, bien que, deux ou trois fois, Madame S... esquisse le geste de se lever. " Ah ! cela m'a fait du bien de pouvoir dire tout ce que j'avais sur le cœur ! .
Combien de fois entendrai-je, de mes patients rapatriés, cette exclamation qui atteste bien de l'empathie curative de la relation médecin-malade ". Lors de cette consultation, nous avons à peine parlé des maux de tête qui, pourtant sont toujours là !
Un mois plus tard, je revois Madame S... car son fils souffre d'une angine. Les maux de tête ont entièrement et spontanément disparu. Je reste muet, autant de surprise que d'embarras. D'où venaient-ils ?
Je veux éviter le charabia médical des " céphalées psychogènes " tout autant que la simpliste affirmation " c'était intérieure. Nerveux ". La patiente me tire d'embarras : " Pour moi, c'était la sinusite. ". D'accord pour ce mot familier et rassurant.
Puis elle ajoute : " La vie était devenue, pour moi, un enfer. C'est vous qui m'avez guérie. ". Je crois bien que la dernière fois, je ne lui ai même pas fait d'ordonnance ! Ma disponibilité de temps et d'écoute a-t-elle suffi pour servir de catharsis à une souffrance morale inexprimée jusque là, à l'exorcisme d'un environnement hostile ? Un sourire lumineux, un de ceux que l'on n'oublie pas, veut m'en persuader.
LE CAS DE MADAME V...
Madame V... souffre d'un état permanent d'angoisse " peur de quelque chose ". Elle ne sait pas quoi, mais " qui va arriver ". Elle vient me voir pour me demander conseil, mais elle ne veut aucun médicament. Elle a " peur de se droguer ".
L'exode s'est passé, pour sa famille, le moins mal possible. Son mari, employé de banque, avait été muté en métropole au début de 1962. Logement médiocre mais bonne entente familiale. Un peu réticente à ce premier contact, Mme V... va s'ouvrir davantage, ensuite. Elle souffre de cauchemars : " retenue prisonnière dans une cage sans issue ". Elle entend des voix, chose qu'elle n'a osé dire à personne, ni à son mari, ni à sa fille de seize ans... " Je crains de devenir folle ". Je la rassure : ce syndrome mineur de psychose hallucinatoire de la cinquantaine est souvent de bon pronostic, traité par la chlorpromazine que j'impose à ma patiente.
Un mois plus tard, nette amélioration : les voix se sont tues. " Ce qu'elles disent n'a plus aucun sens " affirme la patiente. Je pense que tout va s'arranger en poursuivant le traitement. J'ai tort. Comme j'ai tort de ne pas avoir remarqué davantage cette réflexion faite au moment de raccompagner ma patiente : " Cela fait deux ans que je n'ai pas fait mes Pâques... ". Nous sommes en avril 1963.
Quelques jours plus tard, c'est la grande crise de délire. Madame V... présente un état confusionnel. Elle veut partir, en pleine nuit, n'importe où, son mari et sa fille doivent la maintenir. Les voix ont repris de plus belle et lui disent : " qu'elle est damnée et que personne n'y peut plus rien ". Pendant le long séjour que la patiente va faire en psychiatrie, le mari m'apprendra que sa femme a commencé à être perturbée à Pâques 1961, lors d'un sermon de l'Evêque d'Alger, lu à l'Eglise Saint Augustin, ce qui avait fait sortir, en pleine messe pascale, tous les fidèles outrés et révoltés par les insultes et les reproches dont ce prélat accablait la communauté Pied Noir en général, et ses ouailles, en particulier ! L'époux de la patiente, qui se dit " non pratiquant " me déclarera : " J'éprouve moins de haine contre le F.L.N. qui nous a chassés que contre certains prêtres qui ont excité les musulmans contre nous, par pure démagogie. Voulant revoir un prêtre en métropole, il y a quelques semaines, ma femme est tombée sur un imbécile de petit abbé qui lui a dit : "l'exode des Pieds Noirs est une punition que Dieu leur inflige ! " ".
Or, le bilan hospitalier sera bien celui d'une névrose religieuse d'une patiente profondément croyante, déchirée entre son respect de l'habit ecclésiastique et sa révolte silencieuse contre certains prêtres d'Alger. Elle devra suivre un traitement très long avec de nombreuses rechutes de crises d'angoisse, traversant cet univers morbide de la faute rempli de rites expiatoires multiples qui trouvent un terrain favorable chez une nature scrupuleuse.
Revue de loin en loin, pendant des années, Madame V... ne retrouvera le chemin de l'Eglise qu'avec beaucoup d'appréhension et seulement le jour de la mort de son mari, tandis que sa fille, elle, abandonnera toutes pratiques religieuses.
J'aurai encore l'occasion de rencontrer plusieurs cas semblables de névroses religieuses, latentes le plus souvent, prenant le masque de troubles psychiques, d'accès dépressifs, de crises d'angoisse, d'insomnies rebelles dans leurs formes mineures, mais parfois, aussi, tournant à la pathologie mentale déclarée, comme le cas de Madame V...
Toutes ces perturbations avaient comme origine commune le scandale éprouvé par cette communauté chrétienne, gravement menacée dans sa survie par la violence d'un terrorisme aveugle, et qui voyait cette violence meurtrière, encouragée, souvent bénie et parfois ostensiblement soutenue par certains membres du clergé catholique !
LE CAS DE MADAME B...
Madame B..., la cinquantaine, élégante, a tellement besoin de parler, de s'exprimer, que, dans le salon d'attente, elle a rédigé une liste de tout ce qu'elle veut me dire. Insomnie presque totale, angoisses par crises redoutables avec palpitations. Bien sûr, " les événements " y sont pour quelque chose. " Pourtant, aux pires moments, j'ai fait face. Oui, nous avons tout perdu, mon mari avait un cabinet d'assurances... ". Pleurs. " Je n'ai jamais pleuré lorsque nous sommes partis, précipitamment... " En fait, la patiente me parle peu de l'exode. Tout roule sur ses souvenirs d'enfance, sur sa ville natale, Miliana " cette perle du Zaccar située au flanc du Dahra. Si vous la connaissiez !... "
Au cours des consultations suivantes, j'apprendrai à connaître " ces couchers de soleil sur la vallée du Chélif, les plus beaux d'Algérie !.. ". La patiente a un don de conteuse. Ses descriptions sont lyriques, colorées. " Quel merveilleux pays !... ". Larmes redoublées... Je suggère : " Vous devriez écrire cela, pour vos enfants... ". " Oh ! Docteur - répond-t-elle - mes mains tremblent tellement que je ne peux presque plus écrire. ". L'étincelle aurait dû jaillir ce jour-là !
Appelé à domicile quelques jours plus tard en raison de l'aggravation de l'état de la malade, le mari me prend à part pour me dire que sa femme n'a jamais été comme cela en Algérie, même aux pire moments de l'exode. " Tout semble s'être déclenché depuis que nous sommes arrivés à Lyon !... " Enfin la lumière jaillit. Non, la ville de Lyon n'y est pour rien. Cette patiente développe les symptômes d'un maladie de Basedow, un hyperfonctionnement du corps thyroïde dont la cause est souvent dépendant d'une violente émotion. Je n'avais pas pris assez de recul pour noter tous les symptômes tremblement des mains, amaigrissement, insomnie totale, tachycardie...
Très améliorée par le traitement, Madame B... viendra me dire, un mois plus tard, qu'elle attribue cela au fait que j'ai, longuement, su l'écouter, qu'elle avait pu " me dire tout ce qu'elle avait sur le cœur ". Si elle savait que mon écoute, trop complaisante, a failli me faire passer à côté du diagnostic Le charme de Miliana... Peut-être aussi celui de cette femme qui n'en manquait pas (convient-il d faire cet " aveu" ?). Dans ce cas précis, j'ai privilégié l'écoute au détriment de l'observation rigoureuse des symptômes, alors que l'inverse est parfois reproché aux médecins.
II s'agissait là d'un cas typique de maladie organique, déclenchée par le stress des événement d'Algérie, qui nécessita un très long traitement et laissa, ensuite, pendant très longtemps, un instabilité nerveuse.
LE CAS DE MONSIEUR C...
Monsieur C... , employé des Postes à Constantine, se présente aussi comme un ancien de la 3ème D.I.A. ( troisième division d'infanterie algérienne). Il me montre sa blessure de l'épaule " un éclat de 88 " comme si la signature du célèbre canon allemand était un motif supplémentaire de fierté.
Il vient pour des douleurs à la face externe des deux jambes, de plus en plus vives, et de cauchemars " terrifiants " qui, joints à l'irascibilité manifeste annonce une polynévrite alcoolique Indifférent au diagnostic, l'homme enchaîne : " Nous avons été trahis par De Gaulle qui est un falempo ! ". Le monument aux morts de son village natal aurait été détruit par l'Armée française elle-même." Le nom de mon père, tué en 1917, au plateau de Craonne, y était inscrit, avec ceux d'une trentaine de Pieds Noirs morts pour la France... Nous voilà obligés de partir de chez nous, une main devant, une main derrière. ".
Je m'efforce d'être apaisant et m'enquiers de l'emploi retrouvé. " Ils ont décidé de me reprendre aux PT.T. si j'acceptais une cure de désintoxication ". Un point favorable, le patient reconnaît son alcoolisme, ce qui est rare... Et alors ? Après trois jours en cure libre à V...(hôpital psychiatrique), l'homme a interrompu cette cure.
" Ils ont été odieux avec moi, me disant, qu'à la 3ème D.I.A., il n'y avait que des bougnoules, les Pieds Noirs étaient restés bien tranquilles chez eux pour continuer à faire suer le burnous ! ". L'homme écumait de rage, prenant au premier degré ces éternelles stupidités qui règnent en métropole, attestant, pour l'Histoire, d'une dégradation de l'esprit public.
Avec l'assistante sociale, nous essayons de lui trouver un emploi aux Travaux Publics, moins regardants sur la question de l'intempérance. Conflit avec " un cégétiste qui m'a traité de fasciste ", suivi de voies de fait, renvoi au bout de quinze jours.
Voilà un homme en détresse, veuf, sans famille, isolé au milieu de voisins indifférents ou hostiles. Je tente, avec prudence, une cure de désintoxication à domicile qui paraît réussir pendant trois semaines, laissant quelque espoir. Puis, la solitude et le découragement aidant, c'est la rechute avec, une nuit, crise de delirium tremens nécessitant l'admission urgente en psychiatrie... Décès quinze jours plus tard dans un tableau de confusion mentale irréversible.
II s'agissait, certes, d'un terrain alcoolique, mais curable. J'accuse la propagande officielle anti-Pieds Noirs, l'imbécillité et la méchanceté de certains métropolitains, jusque dans le personnel sanitaire, d'être responsables de la fin misérable d'un citoyen français arraché à sa terre natale et qui ne connaissait cette ingrate métropole que pour l'avoir " visitée " lors du " grand voyage organisé" de 1944 ! "
Citoyen d'un autre pays, ancien combattant et blessé de guerre pour la France, il aurait été honoré comme il le méritait. Le malheur, c'est qu'il n'était que citoyen français, mais... Français d'Algérie !
LE CAS DE MADAME T... ET SA FILLE
Madame T... m'appelle au chevet de sa fille. Elle a 6 ans et présente des douleurs abdominales vives et une température élevée, évoquant une appendicite aiguë. " Il ne s'agit pas d'une appendicite - me déclare la mère d'un ton affirmatif - ma fille est atteinte de la Maladie Périodique, affection très rare atteignant exclusivement les familles juives sépharades d'Afrique du Nord. Le professeur S..., d'Alger, qui a reconnu cette maladie, m'a recommandé de ne pas faire opérer ma fille. ".
II se trouve que je connais le professeur S... de nom, ayant lu une de ses publications. Me voilà aussitôt investi par la mère d'une parcelle de la confiance totale qu'elle place dans ce pédiatre algérois.
Cependant les symptômes persistent, inquiétants. Je demande un bilan hospitalier. Alors la colère de Madame T... éclate. " Elle a déjà fait hospitaliser sa fille dans un grand service de pédiatrie où l'on voulait, à toute force, l'opérer : " Devant mon opposition, on m'a traitée de mère irresponsable. J'ai réagi, comme vous le pensez. Un interne a été odieux. Vous, les Pieds Noirs, m'a-t-il dit, vous vous croyez d'une race supérieure. II va falloir en rabattre, ici. Quant à vos médecins algérois, tout ce qu'ils savent faire, c'est de laisser mourir les enfants arabes. ".
J'exprime aussitôt mon indignation à Madame T..., lui rappelant que l'Ordre des Médecins Français a condamné ouvertement cette calomnie odieuse. Mais le choc émotionnel a été trop violent et Madame T... refusera longtemps toute idée d'une nouvelle hospitalisation, ne facilitant pas ma tâche. " Je ne veux pas m'exposer à me faire insulter de nouveau ".
Cette femme avisée ne connaît que trop les limites offertes par la médecine au traitement de sa fille. " Venez quand même-me dit-elle - votre présence nous réconforte et, après ma fille va mieux. Vous voyez bien que vous êtes capable de la soigner ici ! ". Miracle ou illusion que donne la confiance ?
Je ne veux pas passer pour un thaumaturge. L'angoisse de Madame T... se répercute sur celle de sa fille et redouble les douleurs de celle-ci, tandis que - je l'ai bien observé - l'apaisement de la mère améliore indiscutablement l'état de l'enfant.
Comment a-t-on pu méconnaître à ce point l'importance des liens privilégiés unissant une mère hyper protectrice et une enfant chroniquement malade, à la sensibilité exacerbée, trop précocement mûrie par la souffrance ? Cela se lit dans le regard pathétique qu'échangent ces deux êtres.
A la détresse de l'exode, à l'insécurité de l'avenir familial, (il y a deux autres enfants et le mari n'a pu encore retrouver de situation), à l'alarme d'une mère devant cette inquiétante maladie, au devenir mal connu de la médecine, en métropole, il a fallu que s'ajoute le traumatisme affectif causé par ces médecins manquant de la plus élémentaire psychologie, à défaut de toute compassion humaine !
Par bonheur, Madame T... pourra revoir le professeur S..., réinstallé en métropole. La famille quittera la région mais je serai tenu au courant de l'état de santé de cette enfant pendant très longtemps, entretenant un lien amical, presque affectif, avec cette famille, lien qui parfois apporte le meilleur soulagement quand la médecine est impuissante.
LE CAS D'HELENE
" Je vous amène ma fille qui se plaint de maux de tête continuels, de troubles de la vue. Elle maigrit sans arrêt depuis deux mois. Avec cela échec scolaire complet. Pourtant, elle était toujours première de sa classe au lycée Fromentin à Alger, spécialement douée en mathématiques... ".
Je regarde cette jeune fille de seize ans, longiligne, maigre en effet, le front haut dégagé, légèrement bombé (tendance au mysticisme ?) enfermée dans un mutisme total. " A la maison également Hélène ne dit plus un mot ". Un bilan hospitalier n'a rien montré d'organique.
Après deux rendez-vous annulés, je peux enfin recevoir la jeune fille seule. Elle s'exprime avec beaucoup d'aisance. " II y a deux mois la prof. de maths du lycée m'a prise à parti pendant le cours, pour me dire que je devrais avoir honte de mes parents et grands-parents qui pendant 132 ans en Algérie s'étaient conduits comme des esclavagistes... Ce qui m'a le plus choqué, c'est qu'ensuite, en récréation, la plupart des élèves ont approuvé. Une fille a même ajouté que le colonialiste équivalait à fasciste. C'est son père qui avait lu cela dans les temps modernes, la revue de Sartre ... Je ne veux pas que mes parents le sachent, je ne veux pas qu'ils soient humiliés comme je l'ai été : vous me promettez de ne jamais rien leur dire ? ". Mais les troubles de la vue se sont accentués, la moindre lecture est difficile, l'amaigrissement m'inquiète. Je parle d'un nouveau bilan hospitalier qui est refusé.
Hélène, élève brillante, fille unique, était l'objet de toutes les ambitions de ses parents, ruinés par l'exode. Le père architecte n'avait retrouvé qu'un emploi médiocre. Pourtant, elle va décider d'abandonner ses études pour devenir une petite employée de commerce. Trois mois plus tard, en m'apprenant cette lamentable décision, et en me remerciant d'avoir gardé son secret, Hélène me dit que tous ses troubles ont disparu dès qu'elle a pris cette décision, avec reprise de poids de 5 kg en quelques semaines.
Une psychothérapie, d'ailleurs refusée, aurait été problématique dans un environnement hostile, surtout dans ce monde scolaire et universitaire, qu'Hélène a dû fuir car il lui renvoyait trop une image insupportable de ses parents et grands-parents. L'agressivité qu'elle a dû ressentir en retour, enfermée dans se secret volontaire, s'est retourné contre elle-même, induisant cette conduite auto-punitive.
Ai-je eu tort de rester le dépositaire de ce secret ? Et au contraire, gardant ainsi la confiance de cette jeune fille à l'intelligence et à la sensibilité extrêmement vives, ai-je pu contribuer à conjurer l'évolution d'une " maladie de conversion ", en particulier la redoutable anorexie mentale que l'on a craint un moment ? Qui peut le dire ?
Telle est l'histoire véridique d'une jeune fille Pied-Noir qui se sacrifia symboliquement pour défendre l'honneur de sa communauté et de ses ancêtres. Elle rappelle un peu celle d'Antigone, cette héroïne antique qui se fit victime volontaire au nom d'un idéalisme trop exigeant.
Les parents d'Hélène sont morts, elle-même a quitté ma région pour se marier à l'étranger.
LE CAS DE MONSIEUR G...
Monsieur G... est rapatrié de l'Oranais. Sa stature de colosse silencieux aux traits figés, contraste avec l'aspect de sa femme menue, remuante et bavarde. Elle parle pour lui, entamant une longue narration de leur exode.
L'odyssée a débuté quelques jours après l'indépendance lorsque l'homme, artisan maçon, découvre un matin que son unique ouvrier, musulman qu'il emploie depuis 10 ans, a été égorgé avec sa femme et leur fille de 18 mois par le F.L.N.
C'est le départ précipité vers le port le plus proche avec deux valises et leur fille de 4 ans. Refus de la marine nationale de les embarquer à Arzew, ils sont renvoyés sur Oran. " Plus de 40 km en partie à pied. Les camions militaires refusaient de nous prendre à bord. C'est un paysan arabe avec sa vieille camionnette qui nous a sauvés ".
Ensuite, c'est le cauchemar d'Oran, le port inaccessible, l'atteinte interminable à La Senia. " On nous avait mis en garde contre les A.T.O, ceux qui nous ont le plus maltraités ce furent les gendarmes rouges, nous faisant défaire nos valises 5 à 6 fois de suite en jetant toutes nos affaires par terre, nous insultant et nous menaçant si nous protestions... J'ai cru que mon mari allait en étrangler un. Je ne sais pas comment il a fait pour arriver à se contenir car l'autre cherchait à le provoquer. Si vous saviez ce que nous avons enduré sur ce terrain d'aviation, la chaleur, la soif, l'angoisse de tout le monde, les enfants qui pleuraient, et ces militaires français qui nous injuriaient et nous brutalisaient ! Oui, des militaires français, quelle honte ! ". La femme pleure, l'homme reste figé, absent.
L'état dépressif de ce dernier a débuté quelques semaines après son arrivée à L. Ayant trouvé du travail comme manœuvre sur un chantier du bâtiment, il a dû interrompre au bout d'un mois, à cause de vertiges, et d'une fatigue croissante. " Depuis qu'il est en arrêt de travail, en raison d'un traitement antidépresseur, mon mari ne va pas mieux. Il dit qu'il n'a plus confiance en lui, qu'il est fini ". Et c'est la seule phrase que j'obtiendrai du patient : " Je suis fini ! ".
Malgré tous les traitements, l'état mental s'aggrave. Ne pouvant plus monter sur des échafaudages, on l'a relégué dans des petits travaux de gardiennage avec un salaire très réduit. " Cela l'a achevé " dit sa femme quelques semaines plus tard. Des électrochocs restent sans effet, au contraire le patient accuse maintenant des troubles de mémoire, se dit " indigne de la société ". II ne pourra plus jamais travailler. Cette dévalorisation est un signe inquiétant.
Un soir, la femme du patient m'appelle au téléphone. Son mari n'a pas dormi depuis deux jours. Il refuse de continuer son traitement. Elle est inquiète. Je passerai ce soir un peu tard. Mais elle préfère le lendemain " pour ne pas réveiller sa fille ". Car ils vivent à trois dans une pièce. Ce soir là j'ai manqué d'intuition. J'aurai dû me rendre auprès du patient même très tard. Car on vient me prévenir au petit matin que l'homme s'est pendu.
Chez un homme indemne de tout passé psychiatrique, au traumatisme de l'exode est venu s'ajouter l'indignation et l'humiliation ressenties devant l'attitude de l'Armée et de la police métropolitaines qui avaient retourné leurs armes contre la population Pied-Noir depuis plusieurs mois, laissant les bandes du F.L.N libres de se livrer à des enlèvements et des assassinats !
L'attitude indigne de ces soldats dans leurs camions, des gendarmes d'Oran, avait fini d'exaspérer cet homme pacifique. Sa souffrance morale cachée, n'ayant pas trouvé à s'exprimer dans un environnement hostile ou indifférent, s'était retournée en agressivité contre lui-même, conduisant à ce geste auto-destructeur.
" Il avait tout renfermé en lui " me dira plus tard Madame G dans une image simple mais vraie. Le mal était trop profond pour être accessible à une main secourable.
LE CAS DE MONSIEUR D...
Monsieur D... est un homme d'une quarantaine d'années, fonctionnaire de l'Enregistrement, qui se présente bien, c'est-à-dire simplement avec l'aisance naturelle d'un homme droit qui inspire confiance.
Il est porteur d'un volumineux dossier de radiologues, cardiologues, pneumologues, consulté pour une douleur rétro-sternale constrictive rebelle depuis 3 ans... Le diagnostic d'angine de poitrine reste en suspens, ce qui tourmente le patient : " je ne discute pas la compétence des spécialistes déjà consultés mais je n'ai pu échanger deux mots avec aucun d'eux ".
Je saisis ce grief au vol. Il me paraît important. La profession ? Ses collègues de bureau sont très corrects avec lui " à condition de ne jamais aborder le sujet de l'Algérie ". Le mot douloureux est prononcé, ravivé par un événement récent : De Gaulle vient d'être réélu, la veille. Nous sommes en décembre 1965. " Voyez-vous en dehors des meurtres et enlèvements, des ruines matérielles (depuis la confiscation des terres par Ben Bella en automne 1963 mes beaux-parents sont complètement ruinés), ce qui, malgré tout, nous affecte le plus, c'est le mépris avec lequel de Gaulle nous a traités. On peut opprimer, ruiner, anéantir une communauté d'hommes, ce sont les vicissitudes de l'Histoire, on n'a pas le droit de les humilier, eux et leurs ancêtres, par une cascade de mensonges dont on nous abreuve encore aujourd'hui. De penser que les métropolitains ont pu réélire cet homme, me bouleverse ".
Rompant avec ma réserve professionnelle. Je ne peux m'empêcher de dire à Monsieur D... à quel point je partage ses sentiments, ce qui encourage chez lui ce ton de confidence prolongé dont le patient avait besoin. En me quittant Monsieur D... me dit son soulagement (le mot est répété 2 ou 3 fois) d'avoir pu parler librement.
Revu chez des amis quelques semaines plus tard, Monsieur D... me prend à part pour me dire que ses douleurs constrictives, mystérieuses ont complètement disparu. " Devinez depuis quand - ajoute t-il avec malice - et bien c'est depuis la réélection de De Gaulle ! ". Nous échangeons une longue poignée de main complice.
L'avenir confirmera que cette angine de poitrine était une projection d'un long conflit intériorisé d'une souffrance refoulée, que seule une compréhension globale du patient pouvait soulager. Si certains spécialistes se montraient un peu plus psychologues ? Mais peut être répondraient-ils que ce n'est pas là leur métier.
CONCLUSION
A côté des conséquences matérielles et du stress de l'exode lui-même, nous avons vu apparaître, dans ces quelques observations, le rôle important joué par la honte et la colère chez beaucoup de rapatriés dans les perturbations psychosomatiques qu'ils ont présentées devant cette incroyable campagne de calomnies menée, conjointement, dans une alliance contre nature, par le parti communiste et le parti gaulliste.
Transformant les victimes en coupables, celle-ci était destinée par leurs auteurs à se dédouaner de toutes responsabilités dans cette tragédie. A la souffrance de cet exode, en catastrophe, résultant de la capitulation d'Evian, s'ajouta en métropole le temps de l'humiliation et du mépris : ce fut là le plus grand péché de la France.